La biologiste évolutionniste américaine a été désignée lauréate du Tyler Prize for Environmental Achievement 2026 pour ses recherches pionnières sur les champignons mycorhiziens et son engagement pour la protection de la biodiversité souterraine.

Professeure à l’Université libre d’Amsterdam, Toby Kiers consacre ses recherches aux champignons mycorhiziens, ces vastes réseaux souterrains de filaments microscopiques qui relient les racines des plantes entre elles. Souvent décrits comme le "wood wide web" (réseau mondial du bois), ces systèmes permettent aux végétaux d’échanger des nutriments, de l’eau et du carbone, tout en stockant du carbone dans les sols. 

Ce 14 janvier 2026, la scientifique s’est vu décerner le Tyler Prize for Environmental Achievement, une distinction parfois qualifiée de "Nobel de l’environnement". "Je pense simplement à toutes les façons dont la terre est utilisée de manière négative", a déclaré à l’AFP la scientifique âgée de 49 ans. "Alors qu’un sac de terre contient une galaxie !" Le Tyler Prize, créé en 1973 et administré par l’Université de Californie du Sud, est doté de 250 000 dollars. Il a récompensé par le passé des personnalités telles que la primatologue Jane Goodall ou le climatologue Michael Mann.

Une approche scientifique révolutionnaire

Les plantes allouent chaque année environ 13 milliards de tonnes de dioxyde de carbone à ces champignons mycorhiziens, soit environ un tiers des émissions totales issues des combustibles fossiles, soulignant leur rôle crucial dans la régulation climatique mondiale. Ces réseaux fongiques agissent comme des régulateurs essentiels en absorbant cette quantité massive de carbone.

Le travail de Toby Kiers a fondamentalement transformé la compréhension de ces systèmes souterrains. En 2011, elle a publié avec d’autres chercheurs dans la revue Science un article majeur introduisant le concept de "marchés biologiques" chez les microbes. Cette recherche a démontré que les champignons mycorhiziens développent des stratégies sophistiquées lors de l’allocation de ressources à leurs partenaires végétaux, favorisant ceux qui leur fournissent le plus de carbone. 

"On peut se représenter les champignons mycorhiziens comme un système circulatoire terrestre qui transporte d’importantes quantités de carbone, de nutriments et d’eau", explique la chercheuse au Monde. "Mes recherches portent sur les modalités de ces échanges : quand, où et en quelle quantité ont-ils lieu ?"

En collaboration avec le biophysicien Tom Shimizu, elle est parvenue à visualiser l’invisible grâce à des techniques innovantes. Les ressources échangées sont marquées à l’aide de nanoparticules, tandis qu’un robot cartographie en continu les réseaux d’échanges. "Grâce à Tom Shimizu, ces réseaux ne sont plus une boîte noire", souligne-t-elle. "Nous avons maintenant de très belles images de ces organismes et de ces flux complexes. Imaginez une rivière qui coule dans deux directions à la fois !"

L’organisation du prix a mis en ligne une vidéo illustrant les travaux de la scientifique :

De la découverte à la protection

Au-delà de la recherche fondamentale, Toby Kiers s’est engagée pour que la biodiversité souterraine soit reconnue et protégée dans les politiques de conservation. En 2021, elle a cofondé et dirige la Société pour la protection des réseaux souterrains (SPUN), une organisation internationale consacrée à la cartographie et à la sauvegarde de la biodiversité fongique mycorhizienne mondiale.

La SPUN rassemble scientifiques, communautés autochtones, décideurs politiques, artistes et technologues pour mettre en lumière l’importance des écosystèmes souterrains. En juillet 2025, l’organisation a publié le premier atlas mondial du monde souterrain, s’appuyant sur 2,8 milliards de séquences d’ADN. Cette cartographie haute résolution de la diversité fongique permet aux scientifiques, décideurs et acteurs de la conservation d’identifier les écosystèmes souterrains critiques et de prioriser les efforts de protection.

"Cette carte portant sur la distribution et la diversité des champignons, et prédisant où ils pourraient se trouver, est très utile pour notre travail de conservation", se réjouit Gregory Mueller, coprésident du comité de conservation des champignons de l’Union internationale pour la conservation de la nature, cité par Le Monde.

Les récentes analyses globales ont livré un résultat alarmant : la plupart des points chauds de diversité fongique souterraine se trouvent en dehors des zones écologiquement protégées.

De nouveaux défis

À l’occasion de l’annonce du prix, Toby Kiers a lancé un nouveau programme de la SPUN, "Les avocats du monde souterrain", visant à fournir des outils juridiques aux scientifiques pour leur permettre d’utiliser plus efficacement leurs données dans la protection de l’environnement.

La chercheuse continue ses expéditions sur le terrain. Sa dernière mission l’a conduite dans les gorges de Vikos, parmi les plus profondes du monde, dans le nord-ouest de la Grèce. Elle partira pour le Bhoutan en mars prochain.

"La vie telle que nous la connaissons existe grâce aux champignons", plaide-t-elle auprès de l’AFP, rappelant que les ancêtres des plantes terrestres modernes, dépourvus de racines complexes, ont pu coloniser les milieux terrestres grâce à leur partenariat avec les champignons.

Alors que près de 40 % des terres de la planète ont déjà été dégradées, cette distinction met en lumière l’importance cruciale de préserver les sols et les champignons face aux crises de la biodiversité et du climat.  

Alexandre Hervaud

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