Présenté comme le fer de lance du retour industriel français dans le photovoltaïque, le projet Carbon a annoncé sa fin ce 19 mai. Son président Pierre-Emmanuel Martin entendait reproduire le modèle intégré chinois à Fos-sur-Mer, près de Marseille.
La réindustrialisation solaire européenne vient de prendre du plomb dans l'aile. Dans un communiqué publié ce lundi 19 mai 2026, la société Carbon a annoncé mettre un terme à son projet de gigafactory à Fos-sur-Mer, après plus de quatre années d'engagement. “L'histoire s'arrête ici, mais nos convictions demeurent”, écrivent les fondateurs, en remerciant leurs équipes, partenaires, investisseurs, la Région Sud et les acteurs publics qui les avaient accompagnés.
L'ambition était pourtant à la hauteur des enjeux : 1,5 milliard d'euros d'investissement, 5 gigawatts de capacité annuelle visés, soit 10 millions de panneaux par an, et la promesse d'incarner la réponse française à la domination chinoise sur la chaîne de valeur photovoltaïque. Labellisé projet d'intérêt national majeur (PINM), Carbon faisait figure de vitrine. Sa gigafactory devait s'étendre sur un site de 40 à 50 hectares au cœur de la zone portuaire de Fos-sur-Mer et intégrer toute la chaîne, du polysilicium au module fini.
Un projet né dans le sillage de Photowatt
Lors d'un entretien accordé fin 2025, Pierre-Emmanuel Martin, président de Carbon, retraçait la genèse du projet. Entrepreneur du photovoltaïque depuis trente ans, il avait rencontré ses associés en 2020 lors d'une tentative de reprise de Photowatt, ce pionnier français longtemps leader mondial avant de péricliter sous EDF. “Notre postulat est que si la France veut reconstruire des verticales industrielles, elle doit miser sur l'électricité, son domaine d'excellence”, expliquait-il alors, énumérant les champions hexagonaux : EDF, Engie, Total, Schneider, Cegelec, Framatome, Legrand, RTE, Rexel, Sonepar.
L'invasion russe de l'Ukraine et la crise énergétique de 2022 avaient cristallisé la conviction des fondateurs. “Sur certaines verticales — les énergies, les clean techs, le photovoltaïque — l'Europe décide de se réarmer. L'enjeu, c'est la souveraineté”, nous confiait Pierre-Emmanuel Martin. La promesse du Net Zero Industry Act (40 % des panneaux installés en Europe devant être produits sur le sol européen d'ici 2030) ouvrait un marché potentiel estimé entre 8 et 10 milliards d'euros de “Made in Europe”.
Le modèle intégré, calqué sur la Chine
Pour rivaliser avec les géants asiatiques, Carbon avait fait un pari technologique et financier : l'intégration verticale. “Les cinq premiers fabricants chinois maîtrisent cette chaîne intégrée. Cela génère des économies d'échelle évidentes et de captation de la valeur”, analysait son président. Le retour aux sources, en somme, puisque les CEO chinois avaient pour beaucoup été formés chez Photowatt dans les années 1980-90. “Pour être compétitifs, il faut être intégrés, c'est aussi notre thèse”, résumait Pierre-Emmanuel Martin, qui visait directement “15 % du futur marché européen”.
Le financement, lui, restait à boucler : sur un besoin global de 1,5 milliard d'euros, environ 250 millions étaient sécurisés début 2026 via l'État et la région, sur une cible de 400 millions de subventions directes en capex. Restaient à lever 400 millions d'equity et 600 millions de dette, un attelage suspendu à une condition impérative.
Le marché européen, ce mirage
Cette condition, Pierre-Emmanuel Martin l'énonçait sans détour : “Il faut un cadre réglementaire stable qui garantisse que notre production française ne sera pas écrasée par la production asiatique low cost. Cela implique des mécanismes de protection dérivés du Net Zero Industry Act (NZIA) et de l'Industrial Acceleration Act, en cours de validation et de transposition.” Et le président d'ajouter, prémonitoire : “Ce sont des mécanismes lents, car l'Europe, depuis le traité de Maastricht, est synonyme de libéralisation des capitaux et des marchandises. Se dire qu'il faut protéger notre industrie locale, c'est une révolution copernicienne !”
C'est précisément sur ce point que l'aventure achoppe. Dans son communiqué de cessation, Carbon dresse un constat sans appel : “L'objectif du NZIA, adopté en juin 2024, s'est limité à diversifier les chaînes d'approvisionnement sans créer de préférence pour une production européenne.” Pire, en mars 2026, l'Industry Acceleration Act “élargit le périmètre du "Made in Europe" à l'ensemble des pays disposant d'un accord de libre-échange avec l'UE — incluant potentiellement la Turquie, le Vietnam ou encore l'Inde — et repousse l'introduction d'une préférence européenne à 2030”.
Verdict des fondateurs : “Aucune visibilité n'existe aujourd'hui sur l'émergence d'un tel marché : ni sur son calendrier, ni sur son périmètre, ni sur ses règles.” Pour boucler un milliard de financement privé, les investisseurs avaient besoin d'un horizon réglementaire ; ils n'auront eu que des promesses repoussées.
Une fenêtre de tir manquée
Le calendrier français n'a pas aidé. La PPE3, publiée par décret le 13 février 2026 après plus de deux ans de retard, avait pourtant fixé une cible photovoltaïque ambitieuse : 48 GW en 2030, 55 à 80 GW en 2035, contre environ 30 GW actuellement. Le plan d'électrification présenté en avril promettait quant à lui 4,5 milliards d'euros annuels supplémentaires fléchés vers l'électrification d'ici 2030. Mais ces signaux sont arrivés trop tard, et surtout sans le mécanisme de préférence européenne attendu. Pierre-Emmanuel Martin avait lui-même pointé les conséquences industrielles de l'instabilité politique nationale : “Là où tout nous était acquis, des décisions à la signature de Gabriel Attal n'ont jamais été signées. Nous avons rencontré des difficultés de continuité entre Michel Barnier et François Bayrou.”
Reste, comme l'écrivent les fondateurs en conclusion, que “le travail accompli, les partenariats noués et la dynamique collective engagée constituent une base solide pour de futures initiatives”. À condition que l'Europe accepte enfin ce que Pierre-Emmanuel Martin appelait “une révolution copernicienne”.
Alexandre Hervaud
