À l’heure où les dirigeants s’attachent à garantir la croissance et la pérennité de leurs entreprises, un élément essentiel reste sous-évalué : leurs dépendances à la nature et aux services qu’elle nous rend gratuitement.

Et si demain nos usines ne pouvaient plus fonctionner faute d’eau ? Si nos récoltes s’effondraient faute de pollinisateurs ? Si certaines de nos matières premières venaient à se raréfier drastiquement ? Que resterait-il alors de ce modèle économique performant que nous croyions maîtriser ? Ce discours apparaît encore pour certains comme un mythe alors que les indicateurs et mesures scientifiques démontrent que le monde a des ressources limitées.

Tant que les écosystèmes naturels fonctionnent, les services qu’ils nous rendent peuvent être perçus comme acquis. Ce n’est que lorsqu’ils se raréfient que leurs valeurs se révèlent. Remplacer la pollinisation naturelle de manière artificielle peut coûter jusqu’à 7 000 dollars par hectare¹, pour un rendement bien inférieur. Continuer à “externaliser” la nature hors de nos bilans revient à transformer un service gratuit et efficace en un coût caché ou en une dette future.

En France, en 2018, la valeur des services écosystémiques a été estimée à 18 milliards d’euros par an ² : purification de l’eau, régulation des inondations, séquestration du carbone, fertilité des sols, pollinisation… Autant de services essentiels dont dépendent directement l’agriculture, l’agroalimentaire, la pharmacie, le textile, le tourisme ou la cosmétique. L’épuisement progressif des ressources et l’incapacité des écosystèmes à se régénérer conduiront inévitablement à une dégradation brutale de la performance économique des entreprises, comme en témoigne déjà la baisse des rendements agricoles.

Un risque systémique silencieux dont la gestion doit être collective

La dégradation des écosystèmes et l’épuisement des ressources ne sont plus des hypothèses : ce sont des réalités mesurables, économiques et déjà visibles. Les sociétés humaines et les milieux naturels sont interconnectés et interdépendants, il devient nécessaire d'ancrer cette vision systémique au sein de nos structures sociales et économiques. L’enjeu n’est désormais plus de démontrer ces interdépendances, mais de réintégrer cette réalité au cœur de nos modèles économiques et financiers, en mutualisant la gestion du risque lié à l’effondrement de la biodiversité.

Car lorsque les services écosystémiques se raréfient ou disparaissent, ce sont des ondes de choc qui peuvent se propager à l’ensemble du système : chaînes de valeur, marchés, investissements, modèles de production. Comme un effet domino, elle menace la stabilité même des économies dans lesquelles évoluent les entreprises.

À tous les niveaux, des signaux faibles émergent :

  • À l’international, des standards internationaux de mesure de l’impact et de la dépendance à ses services posent des bases incontournables. (Taskforce on Naturerelated Financial Disclosures (TNFD) et Science Based Targets Network (SBTN))
  • En France, des approches comptables alternatives (CARE, GBS, LIFTS…) élargissent les bilans pour intégrer la monétarisation de la nature
  • Dans la finance, la Banque de France explore l’intégration des risques naturels et quelques fonds thématiques biodiversité apparaissent

Le cadre mondial de Kunming-Montréal fixe un objectif de financement de 200 milliards de dollars par an d’ici 2030 ⁴, alors qu’en France, en 2024 moins de 0,1 % ⁵ des actifs financiers sous gestion côtés soutiennent cet objectif. Aucun acteur ne pourra sécuriser seul ses chaînes de valeur : la résilience suppose une coopération et une mutualisation du risque.

Un impératif stratégique pour les dirigeants

Être un « bon gestionnaire », ce n’est plus seulement optimiser ses marges. C’est se demander : dans quel état seront les écosystèmes sur lesquels son activité repose (directement ou indirectement) ? Que restera-t-il de sa capacité de production si les milieux naturels s’effondrent ?

Concrètement, cela implique de :

  • Identifier ses dépendances aux services écosystémiques
  • Évaluer leur criticité (substituables ? disponibles localement ? déjà en tension ?)
  • Définir une stratégie de résilience (comptabilité élargie, diversification, économie circulaire, solutions fondées sur la nature)
  • Co-investir dans la restauration (sols, forêts, zones humides, agroécologie)
  • Innover en coopération multisectorielle (scientifiques, économistes, financiers...) pour inventer de nouveaux modèles hybrides

La performance de demain

Dans un monde en mutation rapide, seuls les modèles résilients seront en mesure de traverser les crises. Intégrer la nature dans les décisions économiques n’est ni une utopie écologique ni une contrainte réglementaire : c’est reconnaître qu’elle est la condition même de notre stabilité et de notre capacité à nous adapter.
Prendre en compte la nature et ses limites physiques dans nos stratégies financières, c’est affirmer notre capacité collective à coopérer et à créer de la valeur, tout en redéfinissant les indicateurs de performance pour bâtir une économie durable.

Sur les auteurs : 

Olivia Blanchard est Présidente des Acteurs de la Finance Responsable et fondatrice de Nature in Finance

Jonathan Mille, chargé de recherche à University College London (UCL) et enseignant invité à la London School of Economics (LSE)

¹ Source : Rapport Valuing Insect Pollination Services with Cost of Replacement par National Library of Medicine

² Source : Mettre en valeur(s) la biodiversité : état des lieux et perspectives par le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan

³ Source : article le Monde : Pourquoi l’effondrement de la biodiversité entraîne des baisses de rendements agricoles par Perrine Mouterde.

⁴ Source : Mesure 39. Mobiliser les financements privés en faveur de biodiversité par le gouvernement.

⁵ Source : Rapport La biodiversité, nouvelle frontière de la finance durable par Les Acteurs de la finance responsable, Novethic et Bartle

 

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