Alors que la présence de PFAS s’avère être particulièrement importantes dans les eaux potables, la problématique de leur traitement est plus centrale que jamais. Au cœur de la Vallée de la chimie, Suez déploie ainsi de nouvelles techniques de filtrage. Denis Tessier, directeur régional Auvergne-Rhône-Alpes, revient sur un projet mené au pas de course.

DÉCIDEURS. Le traitement des PFAS est-il aujourd’hui une priorité pour Suez ?

Denis Tessier. Absolument. D’une manière plus large, la priorité de Suez est de distribuer une eau de la meilleure qualité possible dans le respect strict de la réglementation. Il faut garder en tête que l’eau potable est le produit alimentaire le plus contrôlé en France. Chaque année, plus de 27 millions d’analyses sur l’eau potable distribuée aux consommateurs sont réalisées par les autorités sanitaires et les entreprises de l’eau. C’est un produit local, il existe plusieurs types de ressources dans la nature : elles peuvent être souterraines, de surface avec des niveaux de qualité qui varient en fonction des territoires qu’elles traversent… En zone industrielle par exemple, l’eau brute aura forcément des qualités différentes de l’eau brute en montagne. Les traitements doivent donc être adaptés au cas par cas. Quant aux PFAS, qui sont devenus un sujet de préoccupation environnementale et sanitaire majeur. Nous sommes mobilisés depuis plus de dix ans, en particulier à travers notre centre de recherche international, le CIRSEE, pour détecter, analyser et traiter ces molécules.

Grâce à notre expertise scientifique de pointe, nous sommes aujourd’hui capables d’analyser trois fois plus de molécules de PFAS que ne l’exige la réglementation sur l’eau potable. En matière de traitement, nous avons développé des tests exhaustifs, d’abord en laboratoire, puis sur des pilotes industriels, afin de tester l’élimination de plus de 40 molécules de PFAS sur différentes qualités d’eau, avec différents types de charbons actifs, membranes et résines. Cela représente des milliers de résultats qui nous permettent aujourd’hui de proposer, quelle que soit la situation, la solution la mieux adaptée au contexte local, et de garantir l’efficacité du traitement. Une garantie indispensable s’agissant du traitement de l’eau potable, pour répondre aux enjeux à la fois réglementaires et sanitaires. Au-delà, nous préparons l’avenir en concevant dès maintenant de nouvelles solutions pour anticiper les évolutions réglementaires.

Comment a été lancé ce projet de modernisation de l’usine de Ternay ?

Nous avons détecté la présence de PFAS dans les eaux de l’usine au printemps 2022. À la suite de cette découverte, nous avons en premier lieu informé les maîtres d’ouvrage, à savoir le SMEP Rhône-Sud, le syndicat mixte d’eau potable qui regroupe plusieurs collectivités locales du territoire. Nous nous sommes réunis pour présenter la situation et pour décider de la façon de la traiter. Ensemble, nous avons donc établi un plan d’action.

Dans ce type de situation, la première étape consiste à connaître et mesurer. En 2022, nous étions très en amont de la réglementation et de gros progrès ont été faits sur la finesse et la robustesse des mesures. À la fois sur leur précision – il est question de concentrations de PFAS – mais aussi sur la prise en compte des flux. Il faut en effet prendre en compte le milieu, puisque les
polluants ne se diffusent pas partout de la même manière. Ici, les prélèvements se font dans le Rhône, qui a un débit qui varie d’un facteur 3 selon la saison ! L’eau que nous distribuons à Ternay n’est pas captée directement dans le Rhône, mais dans ses nappes alluviales.

ternay site web suez

Le deuxième volet du plan a consisté à identifier la source de pollution et à limiter au maximum les émissions. À ce stade, les services de l’État et la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL) se sont impliqués. Puis, en avril 2024, le Syndicat Rhône-Sud a fait le choix d’agir en mettant en place une solution. Je tiens à souligner sa volonté d’agir sur le sujet. La compétence de l’eau est exercée par les collectivités. Pour que les choses bougent, il faut qu’elles prennent le sujet en main et qu’elles décident d’intervenir. Je salue les dirigeants du syndicat, car c’est un sujet techniquement et scientifiquement complexe. Ils s’en sont saisis à bras-le-corps et sont allés voir les différents opérateurs pour examiner les solutions proposées avant de s’arrêter sur la nôtre, à base de charbon actif. Elle a été rapidement validée après un test grandeur nature.

Je dois aussi ajouter que la lutte contre les PFAS ne se limite pas à installer des équipements de traitement. La mise aux normes peut simplement consister en l’abandon d’un puits ou d’une ressource. C’est d’autant plus viable que, dans nombre de territoires,l’alimentation en eau potable en nécessite plusieurs dizaines. Disposer d’analyses et de données fiables est donc capital.

Quels sont les avantages de la solution que vous utilisez ici ?

L’un des principaux avantages de cette solution innovante de traitement des PFAS avec des réacteurs à charbon actif à renouvellement continu est qu’elle peut être mise en place relativement facilement, sur une installation existante. Nous ne sommes pas obligés de reconstruire complètement une usine. Le fait que le charbon actif est renouvelé en permanence constitue un double avantage et l’une des forces du système. Non seulement la qualité de l’eau est constante, puisque nous ne sommes pas en  présence d’un « filtre » qui s’encrasse, mais il n’y a pas d’interruption de service pour changer ledit filtre. Cette technologie a été ici mise en place sur une usine, mais, s’il faut passer à plus grande échelle, nous en sommes capables.

Quel est le coût d’un tel projet ? A-t-il vocation à se multiplier sur le territoire ?

Le paramètre du prix du service de l’eau pour l’usager est du ressort de la collectivité. En revanche, je peux vous dire que le coût total de ce projet à Ternay s’élève à 4,2 millions d’euros. Cette somme comprend à la fois l’équipement lui-même, qui coûte 3 millions d’euros, mais aussi toutes les études en amont : génie civil, processus, études des sols… Il en va de ce projet comme des autres : le montant des investissements et des coûts associés varie selon la problématique technique et la solution retenue.

La réglementation évolue régulièrement, mais anticipez-vous de potentiels changements ?

Oui, nous sommes des spécialistes de l’eau et cela implique d’anticiper, de prévoir et d’innover en permanence. Nous travaillons sur des projets de recherche qui s’étalent sur de longues années. Pour être prêts au moment où une nouvelle législation commence à s’appliquer, il faut anticiper et intervenir en amont. C’est dans l’intérêt de l’entreprise, des clients et des usagers d’être capables d’arriver avec des solutions éprouvées scientifiquement, aptes à être mises en œuvre à une échelle industrielle. Pour prendre l’exemple des PFAS, la réglementation ne porte pour le moment que sur 20 polluants, et nous sommes en mesure d’en détecter 65 à ce jour…

Pour finir, je voudrais ajouter que les PFAS ne sont que l’un des multiples chantiers auxquels nous faisons face en ce moment en matière d’eau. D’une manière générale, les infrastructures du secteur souffrent d’un déficit d’investissement depuis des années et la réglementation se renforce sur fond de préoccupations grandissantes des usagers. Selon le Cercle français de l’eau, il va falloir plus de 13,4 milliards d’euros par an uniquement pour rattraper le retard et mettre à jour les installations existantes, qu’il s’agisse d’usines d’eau potable, d’assainissement ou de réseaux. Ce dernier point est souvent oublié, mais il est crucial alors que le stress hydrique s’accroît sous l’effet du changement climatique.

Propos recueillis par François Arias

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