Vantée par ses organisateurs comme « la plus verte de l’ère moderne », la Coupe du monde de football 2026, qui vient de s’ouvrir aux États-Unis, au Canada et au Mexique, s’annonce au contraire comme la plus climaticide de l’histoire.

Le ton était donné dès 2018. Dans leur dossier de candidature, les trois pays hôtes promettaient un tournoi « neutre en carbone », avec une empreinte limitée à 3,6 millions de tonnes de CO2 équivalent (tCO2e). Huit ans plus tard, à l’heure du coup d’envoi, plusieurs analyses indépendantes pulvérisent cette estimation.

Dans une étude publiée en juin 2026, le cabinet Greenly chiffre l’empreinte du tournoi à près de 7,8 millions de tCO2e, soit environ 2,1 fois le total officiel déclaré par le Qatar en 2022. Le rapport « FIFA’s Climate Blind Spot », publié en juillet 2025 par le New Weather Institute avec Scientists for Global Responsibility (SGR), l’Environmental Defense Fund et le réseau Cool Down, va plus loin : il évalue les émissions à au moins 9 millions de tCO2e – l’équivalent des émissions annuelles de Chypre, relève Le MondeLe Monde – et jusqu’à 15 millions en retenant les facteurs scientifiques les plus récents sur l’impact réchauffant de l’aviation. L’ONG Play the Game, qui intègre qualifications, diffusion télévisée et merchandising, avance même le chiffre vertigineux de 70 millions de tonnes.

D’où vient une telle envolée ? Du gigantisme. Pour la première fois, la compétition passe de 32 à 48 équipes et de 64 à 104 matchs (+63 %), répartis sur seize villes et trois pays, de Vancouver à Mexico. Faute de réseau ferroviaire à grande vitesse, l’avion devient le mode de déplacement par défaut. Le transport aérien concentre à lui seul 7,72 millions de tonnes – près de 86 % du total selon SGR, 87,8 % selon Greenly. 

Les supporters internationaux, qui ne représentent que 35 % des entrées, génèrent à eux seuls 74 % des émissions de déplacement : le trajet aller-retour moyen qu’il parcourt s’étend sur 19 400 kilomètres, contre 13 000 lors de la coupe du Qatar, selon Greenly. Certaines sélections, comme la Tchéquie, parcourront près de 9 000 kilomètres dès la phase de groupes, d’après Le Monde.

Qatar 2022 : l’ombre du greenwashing

Cette édition reste hantée par la précédente. En 2022, le Qatar s’était targué d’organiser une Coupe du monde « neutre en carbone », déclarant 3,8 millions de tonnes – un chiffre largement sous-évalué, la construction de ses stades permanents n’ayant pas été intégrée (le total réel avoisinerait 5,25 millions selon SGR). En juin 2023, la Commission suisse pour la loyauté avait jugé ces allégations « fausses et trompeuses » : une première sanction réglementaire contre une instance sportive pour écoblanchiment, obtenue après un recours soutenu par Carbon Market Watch. Échaudée, la FIFA a cette fois renoncé à toute promesse de neutralité carbone.

Le contraste structurel reste toutefois éclairant. Le Qatar avait bâti sept stades neufs, la construction pesant près d’un quart de son empreinte ; les États-Unis, eux, recyclent des enceintes de NFL existantes, ramenant le poste « infrastructures » à 3,1 % du total (Greenly). L’impasse climatique de 2026 ne tient donc pas au béton, mais aux millions de kilomètres parcourus par les fans.

Pétroliers, chaleur et arrière-plan politique

La FIFA s’affiche par ailleurs aux côtés d’entreprises parmi les plus polluantes de la planète : le saoudien Aramco – responsable de plus de 4 % des émissions mondiales de CO2 en 2024 –, mais aussi Qatar Airways, American Airlines ou Coca-Cola. SGR estime que le seul partenariat avec Aramco induira environ 30 millions de tonnes de CO2 supplémentaires en raison de la hausse des ventes du pétrolier, soit davantage que le tournoi lui-même. Une dérive dénoncée par 135 footballeurs et footballeuses professionnels, quand l’instance en attend quelque 6 milliards de dollars de revenus, signale la fédération d’associations Réseau Action Climat.

Ironie du calendrier, le réchauffement frappe aussi le terrain. L’étude d’attribution menée par World Weather Attribution montre que 26 matchs devraient se dérouler sous une chaleur humide d’au moins 26°C – seuil à partir duquel le syndicat des joueurs FIFPRO recommande des pauses fraîcheur –, contre 21 lors du dernier Mondial américain de 1994. Cinq rencontres dépasseraient 28°C, seuil de report selon FIFPRO, là où la FIFA n’envisage une suspension qu’au-delà de 32°C. Six des seize stades sont exposés à un stress thermique extrême, une aggravation directement attribuable au changement climatique d’origine humaine.

Le tournoi se joue enfin sur fond de tensions politiques, sous l’œil d’un président de la FIFA, Gianni Infantino, décrié pour ses compromissions avec Donald Trump – en témoigne sa caricature en marionnette du président milliardaire sur la une déjà culte de l’Équipe l’Équipe. Celui qui siège au Board of Peace lancé par le président américain en début d’année se fait une spécialité de le flatter avec zèle : en novembre 2025, il lui décernait le FIFA Peace Prize, sorte de lot de consolation taillé sur mesure pour le leader MAGA, frustré du prix Nobel de la paix qu’il convoitait. Pendant ce temps, plusieurs voix s’inquiètent du sort réservé aux supporters et journalistes de pays frappés de sanctions par Washington, après le refus d’entrée sur le territoire opposé à un arbitre somalien.

Cet emballement contredit frontalement les engagements affichés. Lancée à la COP26 en 2021, la stratégie climat de la FIFA promettait de réduire de moitié ses émissions d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité en 2040, en menant 18 actions. Trois ans plus tard, seules deux de ces initiatives ont été menées à bien (un taux de réalisation de 11 %…) et ces objectifs ne couvrent même pas les tournois. Les prochaines éditions n’ont rien non plus pour rassurer : 6 millions de tonnes attendues pour un Mondial 2030 réparti sur six pays et trois continents, 8,55 millions pour l’édition 2034 en Arabie saoudite et ses onze stades à construire.

Alexandre Hervaud

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