Dix ans après l’Accord de Paris, la France publie sa feuille de route climatique avec un objectif rehaussé : 50 % d’émissions en moins en 2030. Entre ambitions affichées et résultats mitigés, c’est la question des moyens qui divise.

Une décennie pour jour après la signature de l’Accord de Paris, le gouvernement français a publié le 2 décembre 2025 le projet de troisième Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3). Ce document de planification doit guider la France vers la neutralité carbone en 2050. 

Si les objectifs affichés témoignent d’une volonté d’accélération, la faisabilité de cette feuille de route interroge dans un contexte budgétaire contraint et face à des résultats récents en demi-teinte. La SNBC 3 fixe un cap ambitieux : réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’ordre de 50 % entre 1990 et 2030, contre 40 % dans la version précédente. “Ce jalon 2030 est important pour placer la France sur la bonne trajectoire pour atteindre la neutralité carbone”, indique le résumé exécutif du projet. Concrètement, cela impose de baisser les émissions nettes d’environ 5 % chaque année entre 2024 et 2030, puis de 7 % entre 2030 et 2050.

Un défi de taille : en 2024, les émissions ont baissé de seulement 1,8 % selon Greenpeace, qui cite les données du Haut Conseil pour le Climat. L’ONG souligne par ailleurs que “70 % de cette réduction provient de facteurs conjoncturels (douceur hivernale, diminution de l’élevage en France…) et non de véritables mesures structurelles”. Pour 2025, la baisse attendue ne serait que de 0,8 %.

Dans une tribune publiée sur le site Project Syndicate, le président Emmanuel Macron se veut néanmoins optimiste. “Nous avons réduit nos émissions de gaz à effet de serre de 30 % par rapport à 1990, dont 20 % entre 2017 et 2024. Nous sommes passés d’une réduction de moins de 1 % par an avant 2017 à des réductions annuelles de plus de 2 % en moyenne de 2017 à 2021, et de plus de 4 % en moyenne entre 2022 et 2024.”

L’électrification comme levier central

Au cœur de la stratégie gouvernementale : l’électrification massive des usages. L’objectif est de faire passer la part de l’électricité dans la consommation énergétique de 37 % en 2023 à 55 % en 2050. “En 2024, notre électricité était décarbonée à plus de 95 %, une réussite au niveau mondial”, se félicite Emmanuel Macron, qui promet la fermeture ou la conversion des dernières centrales à charbon d’ici à 2027.

Cette stratégie s’appuie massivement sur le déploiement de pompes à chaleur dans le résidentiel et sur la mobilité électrique. Le gouvernement vise 15 % de voitures électriques sur les routes en 2030. “Cette stratégie n’est pas une façon de dicter des changements de mode de vie, elle met l’accent sur les leviers dont nous disposons déjà : déployer davantage les pompes à chaleur, promouvoir les véhicules électriques”, explique la ministre de la Transition écologique Monique Barbut dans Les Échos.

Son cabinet enfonce le clou : “Ce n’est pas une transition écologique de centres-villes, où on mange du soja et on fait du vélo. C’est une transition écologique avec véhicules électriques pour tout le monde”, rapporte l’AFP.

La fin programmée des énergies fossiles

La SNBC 3 dresse un calendrier de sortie progressive des hydrocarbures : fin de la production de charbon en 2027, fin de la production de pétrole et de gaz fossile en 2040, fin de la consommation de charbon à horizon 2030, du pétrole d’ici à 2045 et du gaz fossile d’ici à 2050.

Des échéances jugées tardives par Greenpeace. “Pour contribuer à la hauteur de sa responsabilité dans la crise climatique, la France devrait sortir du gaz fossile dès 2035 et du pétrole en 2040”, estime l’ONG dans son communiqué. Nicolas Nace, chargé de campagne Transition énergétique pour Greenpeace France, dénonce des “ambitions de façade” : “Depuis des années, la France ne respecte pas ses objectifs climatiques ; Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs ne se sont jamais saisis sérieusement de l’urgence climatique et sociale.”

Le secteur du bâtiment au cœur des critiques

C’est sur la rénovation énergétique que les tensions sont les plus vives. La SNBC 3 prévoit 250 000 rénovations d’ampleur par an à l’horizon 2030, loin des 500 000 à 700 000 initialement envisagées. Le Collectif Rénovons, qui regroupe des acteurs associatifs de l’environnement et des entreprises du bâtiment afin de lutter contre la précarité énergétique, dénonce un “renoncement majeur” et “un abaissement brutal de l’ambition”.

“L’objectif d’un parc Bâtiment Basse Consommation (BBC) en 2050 est désormais abandonné”, déplore le collectif, qui critique le choix de privilégier l’installation de pompes à chaleur, y compris dans des logements mal isolés. “Ce choix revient à installer des équipements coûteux dans des logements énergivores, augmenter la consommation électrique, exposer les ménages à des factures instables, et déplacer les problèmes sans traiter la cause structurelle : l’absence d’isolation.”

Monique Barbut assume ces arbitrages dans Les Échos : “Les technologies ont beaucoup évolué depuis la dernière stratégie bas carbone il y a cinq ans, il fallait assumer que la transition écologique devient une révolution industrielle.” Et d’insister sur la nécessité de construire “un consensus social autour d’une décarbonation accessible, qui crée des emplois dans nos territoires.”

La question des moyens financiers

Face aux besoins d’investissements considérables, le gouvernement mise sur les certificats d’économie d’énergie (CEE), augmentés en 2026. “C’est le meilleur gage pour avoir un financement pérenne et faire de la planification”, argumente Monique Barbut, qui promet de mettre fin aux “stop & go” sur les financements.

Mais cette approche suscite le scepticisme. Greenpeace pointe les “reculs” récents : “La rénovation des bâtiments subit les baisses de financement du Fonds Vert ou de MaPrimeRénov', tandis que concernant les transports le dispositif d’aide à l’achat, leasing social, est passé de 650 millions d’euros en 2024 sur le budget de l’État à 369 millions en 2025.”

Le document gouvernemental reconnaît que “la décarbonation nécessitera des besoins d’investissements importants”, mais promet que “l’État cherchera à rendre davantage rentables et finançables” ces investissements pour les ménages.

Une réindustrialisation verte comme promesse

Emmanuel Macron inscrit la transition climatique dans une stratégie industrielle. “Réindustrialiser la France signifie aider à décarboner le monde”, écrit-il, en citant les résultats obtenus : “L’investissement vert en France a augmenté de près de 30 % au cours des trois dernières années, et l’industrie verte a représenté une nouvelle usine sur trois en 2024.”

La SNBC 3 introduit également la notion d'empreinte carbone, qui intègre les émissions liées aux importations. L’objectif est d’atteindre une empreinte comprise entre 160 et 215 Mt CO2e en 2050, soit une réduction de 71 % à 79 % par rapport à 2010. “Si on exécute cette stratégie, la décarbonation devient un avantage comparatif et plus un handicap. On réindustrialise tout en décarbonant”, affirme Monique Barbut.

La ministre plaide pour une “préférence européenne sur toutes les technologies vertes”, orientation qu’elle dit porter “en ce moment même à Bruxelles dans les négociations sur le paquet automobile”.

Agriculture et transports : des zones d’ombre

Sur l’agriculture, sujet hautement sensible alors que le monde paysan est en ébullition face aux obligations d’abattage systématique en cas de dermatose nodulaire, la stratégie reste floue. Le gouvernement appelle à “réduire l’intensité carbone de l’élevage” sans préciser les modèles à privilégier. Greenpeace dénonce ce qu’elle qualifie de “dédouanement” : “Le gouvernement élude sa capacité d’action concernant les enjeux environnementaux autour de l’élevage” et “esquive les objectifs de réduction de la consommation de viande”.

Concernant les transports, premier secteur émetteur en France, l’ONG note que “la SNBC reste muette sur la réduction du transport aérien, dont les émissions continuent de croître”. Le document prévoit néanmoins qu’en 2050, pour les transports intérieurs, seul l’aérien continuerait à émettre du CO2, grâce au déploiement de camions électriques, trains et péniches pour le transport de marchandises.

Un contexte international difficile

Cette publication intervient dans un contexte géopolitique délicat. “Si nous voulons garder l’accord de Paris et si nous voulons que les COP servent encore à quelque chose, les Européens doivent radicalement changer de stratégie de négociation”, estime Monique Barbut, en visant l’accord obtenu lors de la COP30 à Belém : “On a accepté un accord qui ne reprenait aucune de nos exigences.”

Comme le rappelle l’AFP, les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole, “comptent sur les hydrocarbures pour leur avenir, tandis que leur président Donald Trump ne croit pas aux prévisions des climatologues”. Face à ces vents contraires, Emmanuel Macron entend maintenir le cap : “Comme toujours, la France jouera pleinement son rôle dans la lutte pour notre climat et notre planète.”

Alexandre Hervaud

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