La France dispose d’une production électrique bas-carbone abondante mais peine à électrifier son économie. Le gestionnaire du réseau alerte sur les risques d’un décalage persistant entre production et consommation.

Dans son Bilan prévisionnel 2025-2035 publié ce mardi 9 décembre, RTE lance un message sans équivoque : la France se trouve dans une position favorable pour réussir sa transition énergétique, mais l’électrification de son économie accuse un retard préoccupant qui menace l’atteinte de ses objectifs climatiques et de réindustrialisation.

Production abondante, consommation atone

Le gestionnaire du réseau de transport d’électricité dresse un constat paradoxal. D’un côté, la France est parvenue à rétablir son potentiel de production bas-carbone après les crises sanitaire et énergétique, avec environ 7 gigawatts de nouvelles installations solaires et éoliennes mises en service en 2024. Le pays a même battu son record d’exportations nettes d’électricité en 2024. De l’autre, la consommation d’électricité stagne depuis 2023, conséquence de la crise énergétique de 2022 qui a entraîné une baisse durable d’environ 30 térawattheures par rapport à la moyenne de 2014-2019.

“La bascule vers l’électricité ne s’est jusqu’ici pas opérée”, constate Nicolas Goldberg, responsable énergie au think tank Terra Nova, dans son analyse pour le site Bon Pote. Cette situation crée un épisode de surcapacité temporaire qui devrait perdurer “au moins deux à trois ans”, selon RTE. Les prix sur le marché de gros ont baissé d’environ 80 % entre 2022 et 2025, se découplant significativement des prix allemands avec un écart dépassant 35 euros le mégawattheure pour 2026.

L’impératif stratégique de l’électrification

Pour RTE, l’enjeu dépasse largement la seule question climatique. Les importations d’énergies fossiles constituent la première source du déficit commercial national, avec une facture s’élevant à environ 50 à 70 milliards d’euros chaque année, ayant culminé à près de 120 milliards lors de la crise énergétique.

“L’impératif de remplacement des énergies fossiles par de l’électricité décarbonée va bien au-delà des objectifs climatiques”, explique Thomas Veyrenc, directeur général Économie, stratégie et finances de RTE, cité par l’AFP. “C’est un enjeu de souveraineté de réduire des importations d’énergies fossiles de la Russie, du Moyen-Orient, ou même des États-Unis.”

La stratégie de décarbonation permettrait de réduire la part des énergies fossiles importées dans la consommation finale d’environ 60 % aujourd’hui à 30-35 % à l’horizon 2035, avec une diminution des importations de combustibles fossiles d’environ 500 térawattheures, dont 40 % grâce à la seule électrification.

Deux trajectoires divergentes

RTE présente deux scénarios contrastés. La trajectoire de “décarbonation rapide” verrait la consommation d’électricité passer de 445 térawattheures aujourd’hui à 510 en 2030 et 580 en 2035, permettant d’atteindre les objectifs du paquet européen Fit for 55, avec une croissance du PIB de 1,1 % par an.

À l’inverse, la trajectoire de “décarbonation lente” n’aboutirait qu’à 470 térawattheures en 2030 et 505 en 2035, avec une croissance du PIB limitée à 0,6 % par an et une baisse de la part de l’industrie manufacturière. Cette dernière trajectoire correspondrait malheureusement à la tendance actuelle, marquée par “le retard pris dans l’électrification depuis 2023” et “la dégradation du contexte macroéconomique”, note le Bilan.

Un gisement de projets à concrétiser

Pour la première fois, RTE établit un inventaire détaillé des projets d’électrification nécessaires par secteur. Environ 30 gigawatts de nouveaux projets industriels ont déjà contractualisé leur accès au réseau, représentant une consommation théorique de 180 térawattheures.

Dans la trajectoire de décarbonation rapide, il faudrait concrétiser environ 2,9 gigawatts de projets dans l’hydrogène, 3,4 dans l’industrie et 4,3 pour les data centers d’ici à 2030. Pour les transports, la France devrait atteindre 8 millions de véhicules électriques en 2030, avec 1,2 million de ventes par an, soit presque trois fois le rythme actuel.

“Face à cette situation de surcapacité électrique temporaire, la France a le choix entre actionner un levier de décarbonation rapide, possible car les projets industriels existent, ou bien ralentir transitoirement le rythme d’installation des renouvelables”, déclare Xavier Piechaczyk, président du directoire de RTE, cité dans un communiqué de presse.

Ajuster temporairement les renouvelables ?

Le rapport étudie quatre rythmes de développement de la production renouvelable d’ici à 2030, allant de 1 gigawatt par an pour le solaire et 0,7 pour l’éolien terrestre (rythme R1), jusqu’à 5-7 et 2 gigawatts par an respectivement (rythme R4).

Dans une trajectoire de décarbonation lente, ralentir le développement des renouvelables aurait un impact baissier sur le coût complet du système électrique, mais Xavier Piechaczyk met en garde : ce levier “bien moins efficace économiquement, doit être manié avec proportionnalité pour ne pas affaiblir les filières des renouvelables.”

Passer de la trajectoire de décarbonation lente à celle de décarbonation rapide permettrait de réduire les coûts complets du système de l’ordre de 6 à 7 euros le mégawattheure à l’horizon 2030, souligne le Bilan. “Réussir à enclencher ce mouvement de substitution entre énergies fossiles et électricité conduit à utiliser l’électricité déjà produite en France pour alimenter la consommation énergétique nationale”, explique RTE.

La complémentarité nucléaire-renouvelables confirmée

Le rapport réaffirme que fermer de manière anticipée des réacteurs nucléaires, ou arrêter complètement le développement des renouvelables écarterait la possibilité d’une décarbonation rapide à l’horizon de 5-10 ans. “Le système énergétique de demain devra marcher sur deux jambes, les renouvelables et le nucléaire. Il n’y aurait aucun intérêt à se priver de l’une maintenant, au risque de ne plus pouvoir avancer”, insiste Xavier Piechaczyk, auprès de l’AFP.

Nicolas Goldberg souligne pour sa part que “sans accélération de l’électrification de notre économie, les renouvelables électriques devront ralentir. Ce serait acter l’échec de l’émancipation de la France des énergies fossiles, pour des questions tout aussi bien économiques que géopolitiques et climatiques.”

Pour débloquer la situation, RTE annonce plusieurs initiatives. Dès juin 2026, conformément à la délibération de la CRE du 23 juillet 2025, RTE pourra repousser au sein des files d’attente les projets ne fournissant pas de preuves d’avancement, au bénéfice de ceux qui progressent effectivement. Le gestionnaire augmentera également le niveau de “surbooking” du réseau pour ne pas renvoyer une image de saturation artificielle, et proposera une démarche d’analyse des projets par secteur au premier semestre 2026, en lien avec l’État, pour clarifier les volumes crédibles de consommation.

Une fenêtre d’opportunité à saisir rapidement

Le Bilan prévisionnel confirme par ailleurs que les investissements prévus dans le cadre du Schéma décennal de développement du réseau restent impératifs, en priorité le renouvellement, l’adaptation au changement climatique et le raccordement de nouveaux consommateurs, notamment au Havre, à Dunkerque et Fos-sur-Mer.

Le ministère de l’Économie a réagi en confirmant “la nécessité d’accélérer sur l’électrification des usages” et en annonçant une “stratégie d’électrification complémentaire” à la future programmation pluriannuelle de l’énergie. Des décisions concernant cette PPE, qui accuse déjà plus de deux ans de retard en raison de divisions politiques sur le partage entre nucléaire et renouvelables, seront prises “d’ici Noël”.

La situation actuelle, marquée par des prix bas et une production abondante, constitue selon RTE une fenêtre d’opportunité unique pour accélérer la transition. Mais cette configuration favorable pourrait ne durer que quelques années. Le gestionnaire estime en effet peu probable une inflexion significative de la consommation avant 2028, compte tenu de l’inertie inhérente à l’enclenchement du mouvement d’électrification. L’urgence est donc bien d’agir dès maintenant pour que les conditions actuelles favorables ne se transforment pas en occasion manquée.

Alexandre Hervaud

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