Lancé au lendemain de la COP 30, le Climate Contribution Framework (CCF) ambitionne de devenir la référence mondiale pour mesurer l’action climatique des entreprises. Manuel Coeslier (Mirova Research Center) et Renaud Bettin (Sweep) détaillent cette méthodologie qui harmonise plus de 50 cadres existants.

Manuel Coeslier est Lead Climate & Environment chez Mirova Research Center, le centre de recherche de Mirova consacré à la finance responsable et à l'investissement à impact. Renaud Bettin est VP Climate Action chez Sweep, plateforme SaaS leader de la gestion des données de durabilité, qui accompagne plus de 400 clients internationaux dans leur pilotage ESG. Ces deux porteurs de projet reviennent pour 100 Transitions sur le principe et l’application du Climate Contribution Framework.

100 Transitions. Mirova Research Center et Sweep ont annoncé fin novembre 2025, dans la foulée de la COP 30, le lancement du Climate Contribution Framework (CCF). En quoi consiste cette nouvelle norme pour l’action climatique des entreprises ?

Manuel Coeslier. Le CCF répond à plusieurs problématiques liées à la compréhension et l’orchestration des différents leviers d’action dont disposent les entreprises pour participer à l’atteinte du net zéro global. Il rassemble trois leviers de contribution identifiés : la capacité des entreprises à se décarboner avec leurs plans de transition et leurs objectifs de réduction des émissions ; les solutions climatiques, c’est-à-dire leur capacité à mettre sur le marché des produits et services permettant à d’autres acteurs de se décarboner – un sujet auquel nous sommes particulièrement attachés chez Mirova, car nous investissons massivement dans ces solutions ; et enfin la finance climat, qui englobe l’ensemble des efforts financiers consentis pour permettre l’évitement ou la séquestration de carbone.

Ces trois leviers ont des importances différentes selon le secteur d’activité. L’objectif du CCF est de révéler là où les entreprises sont attendues sur chacun de ces piliers. Une entreprise historiquement dépendante des énergies fossiles devra prioritairement présenter un plan de transition ambitieux. À l’inverse, une entreprise très exposée aux solutions climat contribuera principalement en mettant sur le marché des produits et services décarbonants. Enfin, une entreprise ayant peu de leviers sur sa propre décarbonation ou celle des autres, mais qui dégage de fortes marges, pourra financer la séquestration carbone, par exemple en achetant des crédits carbone à haute valeur ajoutée.

Pour ce faire, le cadre s’appuie sur l’ensemble des normes existantes qui permettent déjà de comprendre la qualité de la stratégie d’une entreprise sur chacun de ces piliers. Le CCF n’est pas un nouveau cadre qui s’ajoute à la panoplie existante, mais construit sur ce qui a déjà été fait, utilise les données disponibles et ne constitue pas, autant que possible, une charge supplémentaire de reporting pour les entreprises.

Vous présentez le CCF comme une sorte de “métacadre”. Pour une entreprise, comment cela se concrétise ?

Renaud Bettin. À la COP 30, nous avons été intégrés à l’agenda de l’action dans un groupe de travail appelé “Harmonisation des standards climatiques”. Un des problèmes majeurs aujourd’hui est la fragmentation : multiplication des cadres de mesure dans différents composants des plans de transition. Les entreprises sont un peu perdues face à cette profusion – CDP, SBTi, ACT et bien d’autres. Aujourd’hui, nous sommes à plus d’une cinquantaine de cadres existants que nous savons traiter et traduire en score de contribution.

Le CCF a cette capacité à harmoniser l’ensemble de l’existant, comme si toutes les pièces d’un puzzle avaient enfin été rassemblées et donnaient l’image finale de ce que doit faire l’entreprise. Il y a un sujet d’interopérabilité – un langage commun permettant de dire : si vous avez telle note sur tel cadre, y compris sectoriel, voilà combien cela vaut en contribution. Avec notre partenaire I Care, nous avons évalué ces cadres car tous ne se valent pas : ils ne sont pas aussi complets ni aussi exigeants, certains présentent des faiblesses, d’autres des forces.

Le CCF est très actionnable. En testant des entreprises aujourd’hui, nous constatons qu’elles structurent leur stratégie climatique globale, obtiennent immédiatement des recommandations et peuvent prioriser leurs actions : vaut-il mieux passer six mois et des milliers d’euros à faire valider une cible, ou explorer d’autres leviers ?

Ce qui a nourri notre réflexion commune avec Mirova, c’est un changement de perspective. Mirova est spécialiste de l’investissement à impact, Sweep spécialiste du pilotage de la donnée à des fins de durabilité et de résilience. Data et finance : ce n’est pas anodin. L’entreprise est au service de la transition. Ce qu’elle doit révéler, c’est comment elle fait évoluer son rôle dans la société grâce à des produits et services différents. Nous redonnons ainsi ses lettres de noblesse à la RSE, à un moment où elle connaît une certaine perte de vitesse.

Vous avez des partenaires majeurs comme Accor, EDF ou Schneider Electric. Quelle est votre stratégie de déploiement pour 2026-2027 ?

M. C. Nous poursuivrons deux stratégies principales en 2026. La première : l’élargissement du panel d’entreprises testant volontairement la méthode. L’ensemble des entreprises annoncées fin 2025 va continuer de participer aux tests et à l’amélioration de la méthode – un très bon signal que celle-ci est bien perçue. Nous allons étendre ce panel à environ 20 à 30 entreprises d’ici à la fin du premier semestre. Il est important de préciser qu’un guichet est aujourd’hui ouvert pour tester la méthodologie : c’est un moment clé pour l’influencer. Nous orientons cet effort pour obtenir une représentativité importante de l’ensemble des secteurs de l’économie, de différentes géographies et contextes réglementaires. Nous cherchons notamment des entreprises aux États-Unis.

La seconde stratégie, un peu plus décalée dans l’année, consistera à construire des analyses de contributions d’entreprises de manière non sollicitée, sur la base de données publiques d’entreprises cotées provenant de leurs documents. Pour une adoption plus large par le secteur financier, cet indicateur devra être disponible sur des univers d’investissement larges et permettre la comparaison avec des indices. Nous pouvons laisser des fournisseurs de données existants s’emparer de la méthode, ou être moteurs en montant des partenariats avec des équipes de recherche académiques pour construire des modèles automatisés. Cette estimation pourra ensuite faire l’objet d’un dialogue avec les entreprises, qui pourront l’affiner avec des informations plus détaillées.

Il est intéressant de noter que les entreprises ont des attentes quant à la capacité du CCF à influencer la réglementation : la CSRD demain, pour que le plan de transition climatique ne se réduise plus à la seule décarbonation mais intègre une contribution plus large ; la taxonomie européenne également. Notre ambition est que le CCF devienne le cadre de référence mondial de la mesure de l’impact climat d’une entreprise. Dans ce contexte géopolitique où les normes sont imposées plutôt que négociées, c’est une initiative européenne, portée par des entreprises françaises pionnières – Accor, LVMH, EDF, Orange, Renault, Eramet.

Il faut souligner que des organismes de standardisation internationaux comme SBTi ou le WBCSD sont représentés au comité d’observateurs de la méthode. Ils reconnaissent l’importance d’un cadre unifiant rassemblant l’ensemble des cadres existants. Leur participation active est un message important quant à l’utilité d’un tel dispositif.

Quelles seront les nouvelles données nécessaires, et quel rôle jouera l’intelligence artificielle dans leur collecte et analyse ?

R. B. Pour bien répondre, il faut avoir une vue d’ensemble de ce qui se passe aujourd’hui. Certains leviers type SBTi ou CDP entrent dans une fin de cycle, marquée par la fatigue de certaines entreprises, qui ont besoin d’autres choses. Dans le même temps, le pilotage de l’ESG et de la RSE se numérise massivement. Cela nécessite des fondations en matière de performance, que Sweep a développées. Nous ne pouvons cependant pas fonctionner seuls. Nous avons besoin de cette relation avec des acteurs qui connaissent le monde de l’investissement comme Mirova, des experts qui savent mesurer ce qui est compliqué à mesurer comme I Care. Le consortium représente bien les enjeux actuels : data providers, agences de rating ou investisseurs, qui demandent plus que de simples points de données, et une stack technologique comme Sweep.

Nous avons plus d’un milliard de tonnes de CO₂ sous gestion, plusieurs centaines de clients dont Airbus et L’Oréal, et nous sommes actifs aux États-Unis. Nous avons organisé la couche technique pour capter tous ces points de données, avec évidemment l’IA par-dessus. Un de nos clients du secteur agricole génère 70 millions de points de données ! Nous basculons dans un monde où la volumétrie est telle qu’il faut de très bonnes fondations. Donner corps à cette donnée et savoir quelle information est recherchée, c’est le but de la méthodologie CCF. La mobilisation des investisseurs en bout de chaîne, c’est ce que fait Mirova. Nous réfléchissons évidemment à l’intégration du CCF dans Sweep pour aider les entreprises.

Il était annoncé que l’architecture du CCF, actuellement centrée sur le climat, pouvait être adaptable à d’autres thématiques de durabilité, notamment la biodiversité…

M. C. Complètement. La logique de contribution à l’effort est réplicable du climat à la biodiversité. Certaines entreprises peuvent réduire les pressions qu’elles exercent sur la biodiversité, d’autres peuvent mettre sur le marché des produits et services permettant à d’autres de limiter leurs impacts, et certaines peuvent mobiliser leurs marges pour contribuer financièrement à la restauration des écosystèmes. Dans la philosophie et l’approche – pas strictement dans les métriques sous-jacentes –, le cadre de contribution peut très bien s’appliquer à la nature et la biodiversité. Il est imaginable que la méthodologie soit étendue à ces aspects dans un avenir proche.

R. B. La matérialité est l’un des héritages de la CSRD, qui raconte le rôle des entreprises différemment. Nous nous appuyons sur cette matérialité pour expliquer qu’un cabinet de conseil pose moins de problèmes climatiques que Pepsi ou Total. Il y a un sujet d’équité. Une entreprise comme Bel aura un enjeu “nature et biodiversité” beaucoup plus important qu’un éditeur de logiciels comme Sweep. La capacité du CCF à refléter les enjeux là où l’entreprise est attendue représente un grand pas en avant.

Le CCF pour les entreprises est probablement la première des trois cartes que nous avons à jouer. Les deux autres étant un CCF pour les institutions financières – comment doivent-elles contribuer à soutenir une société vers le net zéro ? Pour l’instant, nous n’avons pas la réponse, mais une méthodologie adaptée au secteur financier doit être créée. Une méthodologie spécialement conçue pour les territoires est aussi envisageable, car une entreprise contribue au net zéro global et territorial. La contribution est probablement un langage commun qui organise ces trois sphères d’influence : institutions financières, entreprises et territoires.

Propos recueillis par Alexandre Hervaud

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