Wattrelos-Leers s’apprête à accueillir l’un des plus importants chantiers d’assainissement de France. À 200 millions d’euros, ce projet incarne des ambitions énergétiques, environnementales et territoriales fortes. Alexandre Sublard, directeur des grands projets chez Stereau, détaille les défis et les innovations qui façonnent cette future station d’épuration à énergie positive.
DÉCIDEURS. Quels étaient, selon vous, les défis techniques majeurs de cette modernisation ?
Alexandre Sublard. Le premier défi était simple à formuler, mais extrêmement complexe : augmenter la capacité de traitement de 20 % tout en réduisant l’impact énergétique de la station. Le contexte du lancement de l’appel d’offres, au moment de l’envolée des prix de l’énergie après le début du conflit en Ukraine, a renforcé l’exigence d’autonomie et de sobriété. Le deuxième défi était opérationnel : l’usine actuelle traite les effluents de 400 000 équivalents- habitants, presque la moitié de la métropole lilloise. Impossible d’arrêter le site pendant les six ou sept années de travaux. Nous devions donc construire une installation quasiment deux fois plus grande… sans perturber l’exploitation quotidienne. C’est un chantier d’une rare complexité.
Le bassin de stockage de 30 000 mètres cubes est présenté comme une pièce maîtresse. En quoi son rôle est-il innovant ?
Il répond à un enjeu crucial, mais jusqu’ici peu pris en compte : traiter les premières eaux de pluie, plus chargées en polluants. Lors d’un orage, la station peut recevoir jusqu’à 25 mètres cubes par seconde, alors que sa capacité hydraulique est de 3,3 mètres cubes par seconde. Les volumes excédentaires passaient donc jusqu’ici en dérivation, dégradant ponctuellement la qualité de l’eau rejetée vers la Belgique et créant des tensions sur le bassin transfrontalier. Désormais, les 30 000 premiers mètres cubes d’eaux pluviales seront stockés, puis renvoyés vers la station une fois l’épisode terminé. C’est déterminant pour la qualité de l’aval, pour la biodiversité et pour nos relations avec les autorités belges.
L’objectif d’une station à énergie positive est ambitieux. Comment l’atteindre ?
C’est un ensemble de briques technologiques qui, mises bout à bout, créent un modèle très vertueux. Celui-ci se construit avant tout grâce aux énergies renouvelables : un important parc photovoltaïque est installé au sol et sur les toitures, tandis qu’une turbine hydroélectrique exploite la pente naturelle du site. Pour finir, nous récupérons 2,2 gigawattheures par an de chaleur fatale, une ressource jusque-là largement négligée faute de rentabilité et qui sera utilisée ici pour sécher les boues. À ces apports s’ajoutent deux grandes productions : celle de biogaz issu de la méthanisation des boues, réinjecté dans le réseau de la métropole et les boues séchées, dont le pouvoir calorifique atteint une quinzaine de gigawattheures par an et qui peuvent alimenter les unités de valorisation énergétique métropolitaines ou être retournées au sol comme engrais d’agriculture. Ces flux, internes et externes, forment un système énergétique cohérent et particulièrement performant. Sur un projet de cette taille, il est très rare d’obtenir une telle intégration.
Justement, le séchage des boues permet de réduire drastiquement le transport. Qu’est-ce qui a permis ce gain logistique ?
Le passage à 70 % de siccité change tout. Les volumes chutent, le nombre de camions sur les routes aussi : plus de 1 000 trajets évités par an. Les boues, une fois déshydratées, deviennent presque inodores, manipulables, stockables et compatibles avec les fours des unités de valorisation énergétique, dont elles compensent parfois la baisse des déchets ménagers liée au tri. C’est un cercle vertueux : moins de camions, moins d’odeurs, plus d’énergie produite, et un débouché agricole toujours possible. Plusieurs innovations concernent le
confort des riverains.
Quels dispositifs avez-vous retenus ?
L’usine a été pensée pour être pratiquement imperceptible depuis l’extérieur. Tous les procédés seront enfermés dans des bâtiments mis en dépression : l’air y entre, mais n’en sort pas. Il est ensuite envoyé en désodorisation avant rejet. Un travail architectural et paysager important accompagne le chantier : merlons, plantations, conservation sur site des terres excavées, façades sobres et intégrées. Les riverains verront davantage d’arbres et de reliefs… et moins l’usine qu’auparavant.
Comment la collaboration avec la Métropole européenne de Lille (MEL) a-t-elle influencé le projet ?
La MEL a porté une vision très claire : souveraineté énergétique, adaptation climatique, qualité environnementale. Ce positionnement a façonné les choix structurants : priorité à la méthanisation, récupération de chaleur, valorisation des boues, anticipation de la réutilisation des eaux traitées. La MEL dispose aussi d’infrastructures énergétiques majeures – réseaux de chaleur, unités de valorisation – qui nous ont permis d’imaginer des synergies rares dans d’autres territoires. Quand les briques techniques existent, les flux peuvent être connectés. Et dans ce cas précis, tout convergeait.
Le projet réunit de nombreux acteurs. Comment en garantir la cohérence technique ?
La gouvernance repose sur une organisation simple : Saur, mandataire, supervise l’ensemble ; Stereau, dont je dirige les grands projets, conçoit le process et les besoins de génie civil ; NGE conçoit et réalise les ouvrages ; Artelia joue le rôle de maître d’œuvre interne et garantit le respect du marché. C’est un trio technique resserré, qui fonctionne bien depuis la phase d’offre. L’alignement des intérêts, la capacité à résoudre rapidement les problèmes et la stabilité des équipes sont déterminants sur un chantier qui va durer sept ans.
Ce modèle est-il réplicable ailleurs en France ?
Oui, mais avec des nuances. Les grandes métropoles adoptent déjà massivement la méthanisation et la récupération d’énergie. La véritable marge de progression concerne les stations moyennes, entre 50 000 et 100 000 équivalents-habitants. Pour elles, il faudra probablement s’inspirer davantage du modèle agricole, avec des méthaniseurs plus simples et moins coûteux à l’installation. La nouvelle directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines, la DRU2, va accélérer le mouvement : réduction de la consommation énergétique, traitement des micropolluants, sobriété globale. Le secteur sait déjà que les exigences vont monter, et il s’y prépare. La transition est lancée.
Propos recueillis par François Arias
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