L’IPBES publie son premier rapport sur les entreprises et la biodiversité. Approuvé par 150 gouvernements, il révèle l’ampleur des dépendances économiques au vivant et propose plus de 100 actions pour transformer les modèles d’affaires.

Publié le 9 février, le nouveau rapport de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) établit un constat sans appel : toutes les entreprises, sans exception, dépendent de la biodiversité et ont un impact sur celle-ci. Fruit de trois années de travail réunissant 79 experts issus de 35 pays, cette évaluation méthodologique propose plus de 100 actions concrètes pour mesurer et répondre aux impacts et dépendances des acteurs économiques vis-à-vis du vivant.

Un risque systémique pour l’économie mondiale

Le rapport, approuvé par les représentants de plus de 150 gouvernements membres lors de la douzième session plénière de l’IPBES organisée à Manchester, dresse un tableau préoccupant. La croissance économique mondiale, passée de 1 180 milliards à 130 110 milliards de dollars entre 1820 et 2022, s’est accompagnée d’une réduction de 40 % des stocks de capital naturel depuis 1992, alors que le capital produit par l’homme augmentait de 100 % par habitant sur la même période.

Les flux financiers néfastes pour la nature atteignent des sommets : 7 300 milliards de dollars en 2023, dont 4 900 milliards de financements privés et 2 400 milliards de subventions publiques dommageables à l’environnement. À l’inverse, seulement 220 milliards de dollars ont été orientés vers la conservation et la restauration de la biodiversité, soit à peine 3 % du montant des flux négatifs.

“La perte de biodiversité est l’une des menaces les plus graves pour les entreprises”, alerte le professeur Stephen Polasky, économiste coprésident de l’évaluation. “Pourtant, la réalité paradoxale est qu’il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger.”

Un déficit criant de transparence

L’étude révèle que moins de 1 % des entreprises publiant des rapports mentionnent leurs impacts sur la biodiversité. Une enquête menée auprès d’institutions financières représentant 30 % de la capitalisation boursière mondiale identifie trois obstacles majeurs à l’adoption de l’évaluation des risques liés à la nature : l’accès à des données fiables, à des modèles robustes et à des scénarios pertinents.

“Trop souvent, les entreprises passent plus de temps à essayer de déchiffrer des cadres complexes et concurrents de conformité qu’à prendre des mesures significatives”, constate le professeur Polasky. Le rapport entend justement apporter “clarté et cohérence” en proposant des méthodes adaptées à l’envergure de chaque entreprise.

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Une feuille de route par niveau de décision

Pour guider l’action des entreprises, le rapport distingue quatre niveaux d’intervention. Au niveau corporate, il recommande notamment d’intégrer les risques et opportunités liés à la biodiversité dans la stratégie et la planification financière, de développer des politiques de reporting transparentes, d’établir des mécanismes de participation des communautés autochtones et locales et d’explorer des modèles d’affaires alternatifs.

Au niveau opérationnel, les entreprises sont invitées à conduire des évaluations d’impact environnemental et social, à appliquer la hiérarchie d’atténuation pour atteindre un objectif de “zéro perte nette” de biodiversité et à rechercher le consentement libre et éclairé des peuples autochtones, conformément aux législations nationales.

Concernant la chaîne de valeur, le rapport préconise de cartographier les acteurs et d’assurer la traçabilité, d’utiliser des systèmes de gestion des fournisseurs intégrant des exigences de performance environnementale et d’intégrer les communautés dans les activités de création de valeur. Toute ressemblance avec le devoir de vigilance torpillé récemment par le Parlement européen au nom de la sacro-sainte simplification serait bien entendu fortuite…

Enfin, en ce qui concerne le portefeuille, les institutions financières doivent évaluer les répercussions et dépendances de leurs investissements et gérer les risques par l’engagement actionnarial, le désinvestissement ou l’exclusion.

Un environnement propice à construire collectivement

Le rapport insiste sur le fait que les entreprises ne peuvent agir seules au regard de l’échelle des enjeux. Il identifie cinq composantes essentielles d’un environnement propice : les cadres politiques et réglementaires, les systèmes économiques et financiers, les valeurs sociales et culturelles, les technologies et données, ainsi que les capacités et connaissances.

Les gouvernements sont appelés à aligner leurs politiques fiscales sur les objectifs de biodiversité, à éliminer les subventions néfastes, à promouvoir des cadres décisionnels inclusifs et à générer des données robustes en utilisant des technologies avancées. Les acteurs financiers doivent quant à eux développer des instruments innovants comme les obligations vertes ou les crédits biodiversité à haute intégrité, et intégrer des valeurs sociétales favorisant la conservation dans leurs décisions d’investissement.

Le rapport souligne également le rôle crucial des peuples autochtones et des communautés locales, dont 60 % des terres sont menacées par le développement industriel et 25 % des territoires soumis à une forte pression d’exploitation. “Une collaboration respectueuse peut se traduire par une meilleure gestion des risques et la concrétisation des opportunités pour les entreprises”, observe la colombienne Ximena Rueda, professeure en management et coprésidente de l’évaluation.

“Les entreprises et les autres acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer l’extinction – à la fois des espèces dans la nature, mais aussi potentiellement la leur”, résume Matt Jones, coprésident de l’évaluation et chief impact officer au sein du Centre mondial de surveillance pour la conservation de la nature. Le rapport entend dépasser la logique des engagements volontaires pour proposer “une feuille de route fondée sur la science en vue d’un changement systémique”.

Alexandre Hervaud

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