L'invasion de méduses qui a contraint la centrale nucléaire de Gravelines à un arrêt complet mi-août illustre les défis que pose le réchauffement climatique aux infrastructures énergétiques.

Entre le 10 et le 11 août 2025, la plus grande centrale nucléaire d'Europe occidentale s'est retrouvée dans une situation exceptionnelle : ses quatre réacteurs en fonctionnement (n°2, 3, 4 et 6) se sont automatiquement arrêtés suite à l'arrivée "soudaine et massive" de méduses dans leurs systèmes de refroidissement. 

La centrale de Gravelines, située au bord de la mer du Nord à une vingtaine de kilomètres de Dunkerque, s'est ainsi retrouvée complètement à l'arrêt pendant près de 48 heures, ses deux autres réacteurs (n°1 et 5) étant déjà en maintenance programmée. Cet incident exceptionnel est désormais résolu. 

Selon Elvire Antajan, chercheuse à l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) citée par l’AFP, "plusieurs milliers de méduses" sont entrées dans le port de Dunkerque, d'où la centrale pompe ses eaux de refroidissement. Ces organismes gélatineux ont colmaté les tambours filtrants des stations de pompage, déclenchant les dispositifs automatiques de sécurité.

Un redémarrage progressif

Le retour à la normale s'est fait par étapes. Dès le 13 août, l'unité n°6 a redémarré suivie de l'unité n°2 le même jour. Le réacteur n°4 a été remis en service le 20 août, mais a dû être "brièvement déconnecté de manière préventive" samedi pendant une dizaine d'heures en raison d'une "recrudescence de méduses". L'unité n°3, dernière affectée, n'a été reconnectée au réseau électrique national que le samedi 23 août.

Cette chronologie révèle la persistance du phénomène et la vulnérabilité des installations face à ces invasions imprévisibles, même si l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a confirmé que l'incident n'avait "pas affecté le refroidissement des équipements assurant la sûreté des réacteurs".

Le réchauffement climatique en première ligne

Loin d'être anecdotique, cet incident s'inscrit dans une tendance lourde liée au dérèglement climatique. Dominique Mallevoy, responsable aquariologie au centre national de la mer Nausicaá à Boulogne-sur-Mer, a ainsi estimé auprès de l’AFP que la présence de méduses sur le littoral du nord de la France "est régulière et saisonnière", avec des “signalements de grands bancs de méduses” quasiment chaque été désormais.

Plusieurs facteurs climatiques et environnementaux convergent pour expliquer cette prolifération croissante. L'augmentation des températures océaniques, directement liée au réchauffement climatique, joue un rôle déterminant : "une eau qui se réchauffe plus vite au printemps facilite la naissance des bébés-méduses", précise Dominique Mallevoy. 

La surpêche aggrave le phénomène en créant un déséquilibre écologique favorable aux méduses. Avec "la raréfaction du poisson, elles ont moins de prédateurs et davantage de plancton disponible pour leur alimentation, donc elles vont croître sans problème" estime l'expert de Nausicaá.. Cette disparition des prédateurs naturels des méduses, notamment le thon, libère une niche écologique que ces organismes gélatineux occupent massivement. Les méduses responsables de l'incident de Gravelines sont des Rhizostoma octopus, selon la chercheuse Elvire Antajan. Ces "organismes qui n'ont pas une capacité de nage suffisante pour décider dans quelle direction elles vont aller" sont donc "transportées par les courants", ce qui rend leurs invasions particulièrement imprévisibles.

Vers une adaptation nécessaire

L'incident de Gravelines n'est pas isolé. EDF avait déjà connu une situation similaire dans les années 1990 et des cas comparables ont selon l'AFP été observés "aux États-Unis, en Écosse, en Suède ou encore au Japon dans les années 2010". Cette récurrence mondiale souligne que les infrastructures nucléaires côtières font face à un défi croissant.

Pour le réseau électrique, l'impact immédiat a pu être compensé par d'autres sources d'énergie, notamment le solaire, comme l'a précisé EDF. Cet incident soulève des questions sur la résilience à long terme du parc nucléaire face à des phénomènes climatiques de plus en plus fréquents et intenses. Si la centrale de Gravelines "dispose de procédures en cas d'afflux d'éléments marins (méduses, algues) susceptibles de colmater ses dispositifs de filtration" selon l'ASNR, l'intensification de ces phénomènes pourrait nécessiter des adaptations techniques plus poussées.

Cette problématique prend une dimension particulière alors que le site doit accueillir deux réacteurs de nouvelle génération (EPR2) de 1.600 MW chacun à l'horizon 2040. L'incident de Gravelines, survenu quelques semaines après une restructuration majeure de la gouvernance du groupe EDF, illustre l'interconnexion entre changements climatiques et sécurité énergétique : l'intégration des risques climatiques dans la conception des futures installations reste plus que jamais un enjeu majeur.

La rédaction

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