Une enquête de Politico et DeSmog a mis au jour un réseau de groupes Facebook diffusant de fausses informations sur les pompes à chaleur. En coulisses : un dirigeant d’agence de communication parisienne et des liens présumés avec le lobby du gaz.
Alors que le gouvernement français mise sur l’électrification du chauffage pour décarboner le bâtiment, une enquête publiée conjointement par Politico Europe et DeSmog, média anglophone spécialisé dans l’investigation climat, révèle l’existence d’un réseau coordonné de désinformation visant les pompes à chaleur (PAC) sur Facebook.
Groupes Facebook et arguments douteux
Selon les deux médias, environ sept groupes Facebook, créés entre février 2021 et mars 2023 et totalisant près de 14 000 comptes, relaieraient des contenus présentant les PAC comme bruyantes, inefficaces par grand froid ou ruineuses : leur prix est ainsi gonflé à 29 000 euros, soit près du double du tarif moyen relevé par l’Ademe. Certains visuels, parfois générés par IA, montrent des installations défaillantes, voire des appareils ayant explosé. D’autres, plus inquiétants, mobiliseraient selon les deux rédactions des codes graphiques antisémites pour caricaturer les installateurs.
Les enquêteurs ont identifié une dizaine de comptes jugés inauthentiques selon les critères de Meta, particulièrement actifs et interagissant entre eux pour amplifier artificiellement la portée des publications.
Une agence parisienne dans le viseur
Au cœur du dispositif figurerait le directeur commercial de l’agence parisienne The Digital Tellers, ajouté comme administrateur de chacun des groupes peu après leur création. Politico et DeSmog relèvent que l’association Professionnels du Gaz (PG), créée notamment par GRDF, a été cliente de l’agence à la même période, lui confiant des missions de community management, de stratégie en ligne et de promotion du gaz. Un compte « Xavier de PG », lié à l’association, figure également dans plusieurs groupes du réseau.
Aucun lien direct ne prouve que la campagne ait été commanditée par PG. Sollicitée par les deux médias, The Digital Tellers a contesté les allégations et refusé de divulguer des éléments relevant de la propriété de ses clients. Ni l’association ni le directeur commercial évoqué plus haut n’ont répondu aux questions des journalistes.
Outre la critique des PAC, les groupes mettent en avant le biogaz et les PAC hybrides – couplant chaudière à gaz et pompe à chaleur – comme « la seule solution économique ». Des dispositifs qui prolongeraient, selon plusieurs experts cités, la dépendance au réseau de gaz.
Nicolas Nace, chargé de campagne chez Greenpeace France, estime auprès des deux médias que la désinformation sur les PAC suit le même mode opératoire que les attaques contre les renouvelables ou les véhicules électriques. Elle fonctionne d’autant mieux que les Français, bien qu’assez favorables à la technologie, en maîtrisent encore mal le fonctionnement.
En France, l’État accélère et la filière s’organise
Cette enquête a été publiée alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu vient de présenter un plan d’électrification ambitieux, prévoyant notamment l’interdiction des chaudières à gaz dans le neuf, hybrides comprises, d’ici à la fin de l’année. Quelques semaines plus tôt, l’AFPAC (Association française pour les pompes à chaleur) avait publié son propre plan d’action articulé autour de huit mesures concrètes. Objectif : installer 8,8 millions de PAC dans le résidentiel d’ici à 2030, soit 850 000 installations annuelles. La filière demande notamment que la fiscalité s’aligne sur les objectifs climatiques, un « droit à la PAC pour tous » et un taux de TVA réduit à 5,5 %.
L’occasion d’évoquer ces sujets ne tardera pas : l’AFPAC, qui a lancé le mois dernier le Cepac (Centre d’expertise pour les pompes à chaleur) organise le 20 mai prochain à Paris la huitième édition de sa Journée de la pompe à chaleur, sur le thème «Électrification et souveraineté : pourquoi la PAC est un enjeu stratégique». Nul doute que les récentes révélations de Politico et DeSmog alimenteront entre deux tables rondes les discussions entre acteurs de l’écosystème...
Alexandre Hervaud
