Prévoyant de construire six nouveaux réacteurs – avec huit autres à l’étude –, la France parviendra-t-elle à relancer sa filière nucléaire ? Retour sur un programme structurant.
Lancé en 1957 avec le début de la construction de la centrale de Chinon, le programme nucléaire civil français est au cœur de la stratégie énergétique nationale depuis les années 1970 et le premier choc pétrolier. Reste que les campagnes de construction massives se sont terminées dans les années 1980. Les déboires de la construction de l’EPR de Flamanville – douze ans de retard et des milliards de francs de dépassement de budget – n’avaient pas rassuré quand à son avenir à long terme. D’autant plus que l’opinion publique n’était pas particulièrement réceptive à l’option nucléaire, en particulier alors que les renouvelables connaissaient une belle croissance.
Un choc énergétique qui vient tout changer
L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 change cependant radicalement la donne. Le conflit oblige la France et le reste de l’Europe à repenser en profondeur leur approvisionnement en gaz et leur politique énergétique. Dans l’Hexagone, la panique a été d’autant plus aiguë que de nombreuses centrales nucléaires avaient alors été mises hors ligne pour mener des opérations de maintenance. Bien que le pays ait évité des pénuries, entre autres grâce à un hiver particulièrement doux, la sécurité énergétique de la France a été menacée pour la première fois depuis des décennies.
Un retour à la construction de masse
Si l’invasion de l’Ukraine a cimenté un changement de cap, le virage avait néanmoins été entamé quelques semaines avant que les chars russes ne marchent vers l’Ouest. En février 2022, lors du discours de Belfort donné à l’usine GE Steam Power, Emmanuel Macron annonçait plusieurs mesures phares. Outre des objectifs de sobriété énergétique renforcés, c’est surtout le plan de relance du nucléaire civil qui a marqué les esprits. Ce dernier répond à un double objectif : prolonger la durée de vie des réacteurs existants au-delà de 50 ans, mais aussi et surtout acter la construction de nouveaux réacteurs. Une première depuis près de 40 ans.
Les objectifs sont ambitieux : sont prévus six réacteurs EPR2 et des études de faisabilité sur la construction de huit réacteurs supplémentaires. Le tout selon un timing serré : une première mise en chantier en 2028, et un raccordement au réseau pour 2035. Dans l’optique de préserver la souveraineté du pays, le discours acte la reprise par EDF des activités turbines de General Electric, dont Emmanuel Macron avait pourtant favorisé la cession en 2014 alors qu’il était conseiller de François Hollande. Pour finir, le président annonçait lancer un appel à projets de 1 milliard d’euros pour la construction de petits réacteurs modulaires.
Les PMR : le nucléaire abordable ?
Si l’essentiel des budgets est dévolu aux centrales nucléaires classiques, les petits réacteurs modulaires demeurent une catégorie particulièrement dynamique. D’une faible puissance (entre 10 et 300 MWe) par rapport à un réacteur classique (entre 1000 et 1600 MWe), ils sont en revanche bien plus compacts et donc plus simples à déployer et produire en série. En théorie, ils sont particulièrement intéressants pour fournir une charge de base en complément de renouvelables ou pour une installation dans des zones isolées. En France, ils semblent ainsi tout indiqués pour approvisionner les DOM-TOM en énergie sans nécessiter un flux constant de carburant comme pour les centrales à hydrocarbures classique. Si, pour le moment, ils ne sont véritablement utilisés que pour un usage maritime principalement militaire, comme les sous-marins et porte-avions, le nombre de projets civils a explosé ces dernières années. Le monde en compte un peu moins d’une centaine, dont une dizaine en France. Reste que si nombre d’entre eux sont prometteurs, l’importance des fonds qu’ils nécessitent complique le déploiement de prototypes. Pour le moment, c’est la Chine qui devrait déployer le premier PMR commercial civil, la mise en ligne du Linglong-1 étant prévue pour cette année. D’une capacité de 100 mégawatts électriques, il sera capable d’alimenter 500 000 foyers dans la province du Hainan.
La question du prix
Reste que, si la volonté politique semble résolue, la question du financement continue en revanche de se poser. Et elle est d’autant plus critique que les EPR premiers du nom ont fait exploser les budgets initiaux. La facture de l’EPR de Flamanville est ainsi passée de 3,3 à 23,7 milliards d’euros, selon la dernière estimation de la Cour de comptes. Si EDF et l’État veulent rendre rentables les futurs réacteurs EPR2, alors que les tarifs des renouvelables et du stockage s’effondrent, il va falloir rationaliser. Malheureusement, les premiers signaux ne sont pas positifs. De 51,3 milliards pour six réacteurs en 2021, les estimations des Sages de la rue Cambon sont passées à 67,4 milliards en 2024 et à 79,9 milliards en ce début d’année. Pierre Moscovici estime même que la facture finale pourrait dépasser les 100 milliards ! Autant dire que la question de la sécurisation du financement est d’autant plus cruciale que, cette fois-ci, EDF ne portera pas seule le coût de la construction, l’État devant en assumer près de la moitié. Dans un rapport publié en janvier 2025, la Cour des comptes recommande de « retenir la décision finale d’investissement du programme EPR2 jusqu’à la sécurisation de son financement et l’avancement des études de conception détaillée conforme à la trajectoire visée pour le jalon du premier béton nucléaire ».
Parmi les craintes affichées, une stratégie industrielle qui ne garantit pas la responsabilisation des acteurs, et, plus largement, une filière nucléaire à reconstruire après des décennies de stagnation. Ce sont en effet près de 100 000 postes qu’il faudra pourvoir d’ici à 2033.
EPR 2 : revu et corrigé
Au commencement était l’EPR. Conçu dans les années 1990 et construit à quatre exemplaires dans le monde, ce réacteur nucléaire français était innovant, mais s’est heurté à des difficultés de construction considérables. Résultat : la durée des travaux et leur coût ont explosé, au point de rendre ces réacteurs difficilement rentables.
Avec l’EPR2, Framatome et EDF ne cherchent pas à réinventer la roue. Le cœur de la technologie utilisée reste identique à celle de l’EPR original, même s’il intègre nativement les leçons issues de la catastrophe de Fukushima. En 2019, Jean-Martin Folz, ex-PDG de PSA, rend un rapport d’audit cherchant à expliquer les raisons des difficultés rencontrées lors de la construction de la centrale de Flamanville. Ses conclusions sont multiples. D’abord, le rapport critique les estimations de coût initiales, jugées complètement irréalistes et basées sur celles de la construction en série des réacteurs de la génération précédente. La complexité du projet induite par des choix techniques ambitieux a été sous-estimée, tout comme les besoins d’étude avancée avant le lancement du projet. D’une manière générale, c’est la gouvernance qui est sévèrement mise en cause, le rapport pointant le manque de coordination de nombreux acteurs et des opérations de sous-traitance douteuse. Pour finir, Jean-Martin Folz relevait une « perte de compétence généralisée » due aux décennies d’écart séparant les constructions des deux dernières centrales françaises.
Du point de vue de l’ingénierie et du génie civil, l’accent a donc été mis sur une conception plus rationnelle et surtout pensée depuis le début pour une production en série, avec en prime la mise en place d’un jumeau numérique, une première pour un réacteur nucléaire. La chaîne d’approvisionnement est également simplifiée. Il n’y a plus que 571 robinets différents sur l’EPR2, contre 13 030 sur l’EPR premier du nom. Même régime sec pour les références des câbles, qui passent de 1517 à 14 ! La construction des réacteurs se fera aussi par paire, ce qui permettra de mutualiser les équipements et d’offrir une meilleure visibilité aux nombreux acteurs intervenant sur le chantier. Mis bout à bout, tous ces changements devraient faire baisser le prix de la construction d’environ 20 à 30 %.
Si les objectifs sont ambitieux et la dynamique indéniable, tant d’un point de vue politique qu’industriel, des inconnues demeurent quant à l’avenir du nucléaire civil français. Les instabilités gouvernementales et budgétaires pourraient rendre tentant un étalement dans le temps du programme, ce qui aurait des répercussions immédiates sur sa viabilité économique. En filigrane se dessine également la question de l’acceptabilité de la construction, avec à n’en pas douter de nombreuses oppositions locales qui se régleront devant la justice. Les écueils pourraient également être techniques : ainsi, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) a, dans un rapport publié en octobre, freiné les plans d’EDF pour la centrale de Gravelines. En cause, des sols trop meubles et des études techniques jugées peu convaincantes.
Bien qu’ambitieux, le programme nucléaire français est donc loin d’être totalement arrêté. Quoi qu’il en soit, il semble bien parti pour être l’un des chantiers les plus importants et structurants du XXIe siècle pour la France.
François Arias
