L’entrepreneuse et militante infatigable de la lutte contre l’ultra fast-fashion a connu une série de revers en 2025, au niveau national comme européen. Pas de quoi entamer sa combativité et son franc-parler, qui lui valent d’être la personnalité de l’année pour 100 Transitions.
En 2025, Julia Faure a enfilé pas moins de trois casquettes – même si elle préfère sûrement le port du bonnet, made in France bien entendu. La coprésidente de Mouvement Impact France (organisation patronale engagée dans la transition durable) et cofondatrice de Loom (entreprise textile vertueuse créée en 2017) dirige également En Mode Climat, coalition d’acteurs du textile qui lutte pour réduire l’impact environnemental de la mode.
Un détour par son profil LinkedIn fait apparaître un détail amusant : entre 2012 et 2014, Julia Faure a travaillé pour Amazon, enchaînant deux postes entre la France et l’Espagne. En commentaire de ces deux fonctions sur son CV en ligne, elle écrit pour le premier : “là j’ai badé”. Pour le second : “là j’ai badé mais avec un meilleur salaire”. Ce mélange rafraîchissant de franchise et de recul a probablement permis à l’intéressée de supporter des moments douloureux au cours de l’année passée, tant 2025 a connu son lot de déconvenues : recul du devoir de vigilance au niveau européen, arrivée de l’entreprise symbole de l’ultra fast-fashion dans l’un des grands magasins parisiens, fermetures d’entreprises textiles hexagonales…
Incendie
“L’industrie textile française a tellement été affaiblie par la concurrence de la fast fashion et du marché dérégulé que nos entreprises tombent entre les mains de gens aux intentions douteuses”, soupire la cofondatrice de Loom à l’issue de cette année mouvementée. Et d’ajouter que “si le secteur allait bien, il n’y aurait pas de place pour les Frédéric Merlin [exploitant du BHV] ou les Michel Ohayon [entrepreneur soupçonné d’avoir détourné de l’argent des sociétés Go Sport, Gap France et Camaïeu]”.
À ses yeux, l’arrivée de Shein au BHV, emblématique magasin parisien de la rue de Rivoli, aura tout de même eu un avantage : faire réagir des personnalités politiques de tous bords. “Il a fallu que l’incendie touche les beaux quartiers pour que le monde politique réagisse. La récente fermeture de Safilin, une usine de filature de lin dans les Hauts-de-France, est mille fois plus grave que Shein au BHV, mais l’incendie est loin”, estime-t-elle.
Génération Rana Paza
Le vendredi 19 décembre, juste avant la trêve des confiseurs, le tribunal judiciaire de Paris rejetait la demande de l’État de suspendre pour trois mois la plateforme chinoise d’e-commerce – le gouvernement annonçait dans la foulée qu’il allait faire appel. “Interdire Shein, c’est bien mais ça ne règle pas le problème”, déclarait quelques jours plus tôt Julia Faure. “C’est comme agir uniquement sur les symptômes de la maladie. Il faut s’attaquer surtout à sa cause : un marché du vêtement mal régulé, qui favorise les entreprises aux pires pratiques.”
Cette absence de régulation sérieuse s’est particulièrement fait sentir en 2025, année de la reculade de l’UE en matière d’obligation de vigilance des grandes entreprises. Durant la semaine où Shein obtenait sa “victoire” en France, le Parlement européen votait pour le train de mesures de simplification “Omnibus I”, autrement dit l’affaiblissement du devoir de vigilance, désormais restreint et uniquement réservé aux très grandes entreprises.
“Je suis de la génération du Rana Plaza. Des milliers de morts en 2013, et les marques ont dit : 'Ce n’est pas de notre faute, c’est celle de nos sous-traitants.' Et légalement, elles avaient raison”, rappelle Julia Faure, qui ne décolère pas : “C’est l’alliance de la droite et de l’extrême droite qui a saboté le devoir de vigilance. Ces gens prétendent se battre pour l’économie français mais ont saboté la loi la plus prometteuse pour la renaissance de notre industrie. En réalité, ce n’est pas l’économie française qu’ils défendent, mais les intérêts de multinationales sans pays.”
Alors que le retour à la Maison Blanche du milliardaire climatosceptique n’est pas pour rien dans le backlash mondial anti-écolo déguisé en mesures de simplification tous azimuts, Julia Faure refuse de faire rimer “régulation” avec “manque d’ambition”. Tout l’inverse, en fait : “on n’a ni le pouvoir de Trump, ni les bas prix de l’Asie. Notre force, c’est d’avoir les meilleures normes sociales et environnementales. Elles doivent constituer notre avantage compétitif.”
Alexandre Hervaud
