Dix ans après l'Accord de Paris, le gouvernement français a présenté fin 2025 son projet de troisième Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3). Sollicité pour en décrypter la teneur, le Réseau Action Climat a rendu son verdict.

C’est la feuille de route censée guider la France vers la neutralité carbone en 2050 : la SNBC 3 fait actuellement l’objet d’un examen approfondi par plusieurs instances avant une consultation publique prévue en avril-mai 2026. 

Le Réseau Action Climat, fédération de 37 associations environnementales et membre du Conseil national de la transition écologique, vient de publier son décryptage de ce document stratégique. Ce dernier prévoit une diminution des émissions nationales brutes de 49 % en 2030 par rapport à 1990, soit une baisse annuelle de 4,6 %. De plus grandes ambitions que la précédente stratégie, qui tablait sur une réduction de 43,3 %. Le Réseau Action Climat souligne toutefois un décalage majeur entre ces objectifs et la trajectoire réelle : la baisse des émissions n’a atteint que 1,4 % en 2024 et devrait se limiter à 1,6 % en 2025.

Pour atteindre l’objectif de limitation du réchauffement à 1,5°C, le Climate Action Network Europe estime qu’une réduction d’au moins 65 % des émissions européennes serait nécessaire – la trajectoire française apparaît donc bien en deçà de cet objectif. 

Transports : le secteur aérien en question

Premier poste d’émissions en France avec 34 % du total en 2024, les transports domestiques affichent des émissions quasi stables depuis 1990. La SNBC 3 vise 92 millions de tonnes en équivalent CO2 (MtCO2e) en 2030, soit une baisse de 27 % par rapport à 2023. Pour y parvenir, le rythme de décarbonation devrait atteindre 4,7 % par an entre 2025 et 2030.

Le traitement du transport aérien international suscite des interrogations. Contrairement à ce qu’elle prévoit pour d’autres secteurs, la SNBC 3 anticipe une augmentation des émissions de l’aérien international entre 2023 et 2030. Le document mise presque exclusivement sur les biocarburants et carburants de synthèse pour décarboner ce secteur, sans envisager de mesures de régulation du trafic. Un rapport à paraître des associations Aero Décarbo et Shift Project alerte sur les ressources considérables qu’une telle stratégie mobiliserait.

Agriculture : des moyens en question

Deuxième secteur émetteur avec 20,6 % des émissions nationales, l’agriculture se voit fixer un objectif de réduction de 28 % en 2030 par rapport à 1990. La stratégie identifie plusieurs leviers : développement de l’agriculture biologique sur 21 % des surfaces d’ici à 2030, réduction de 30 % de la consommation d’engrais minéraux azotés, augmentation des surfaces en légumineuses.

L’analyse regrette l’insuffisance des politiques publiques pour atteindre ces objectifs. Le soutien à l’agriculture biologique reste limité, le plan gouvernemental sur les engrais azotés est au point mort, et les crédits de la planification écologique agricole ont été réduits. Sur l’élevage, si la baisse du cheptel figure dans les hypothèses de calcul, aucune trajectoire explicite n’est formulée et aucun accompagnement des éleveurs en transition n’est prévu.

Côté alimentation, l’absence d’objectif chiffré de réduction de la consommation de viande est soulignée, alors que le Haut Conseil pour le Climat préconise une baisse de 30 % d’ici à 2030.

Industrie et bâtiment : des ambitions revues

L’industrie, troisième secteur émetteur, devrait voir ses émissions diminuer de 68,5 % par rapport à 1990 dans le scénario de référence. Les principaux leviers identifiés sont la sortie du charbon, l’électrification des procédés et le développement de l’hydrogène vert. Le recours au captage et stockage de carbone est prévu pour 4 millions de tonnes en équivalent CO2 (MtCO2e), un niveau jugé cohérent avec les recommandations du Haut Conseil pour le Climat.

Pour le bâtiment, quatrième secteur émetteur et premier consommateur d’énergie, la SNBC 3 prévoit une baisse de 36 % des émissions entre 2023 et 2030. Mais l’objectif de rénovations performantes a été revu à la baisse : 250 000 par an, contre 600 000 dans la version précédente. La stratégie privilégie désormais l’installation de pompes à chaleur, y compris dans des logements mal isolés. Une approche toutefois critiquée car elle ne s’attaque pas à la cause structurelle des déperditions énergétiques.

Puits carbone et énergie : des trajectoires sous tension

Les puits carbone naturels, en forte baisse depuis 2013, constituent un point de vigilance majeur. La SNBC 3 prévoit leur diminution de 37,4 à 25 MtCO2e entre 2023 et 2030. Le document intègre désormais le bois mort et, au-delà de 2030, les sols forestiers dans les calculs, ce qui gonfle artificiellement les projections.

Sur l’énergie, la stratégie mentionne les échéances de sortie des fossiles annoncées par le président de la République : charbon en 2030, pétrole en 2045, gaz en 2050. Mais la trajectoire de réduction de la consommation finale d’énergie n’atteint que 18 % en 2030, loin de l’objectif européen de 30 %.

Financement et gouvernance : les angles morts

Le décryptage souligne l’enjeu central du financement, alors que le rapport Pisani-Ferry et Mahfouz paru en 2023 estime les besoins d’investissements supplémentaires à 34 milliards d’euros par an d’ici à 2030. Le Réseau Action Climat plaide pour transformer la Stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique en véritable loi de programmation.

Sur la gouvernance, l’analyse pointe l’absence de mécanisme efficace de réaction en cas de décrochage par rapport aux objectifs. La création d’un Comité d’alerte des budgets carbone, piloté par le Premier ministre et se réunissant au moins chaque trimestre, est proposée.

In fine, cette SNBC 3 présente des avancées notables : objectif de neutralité carbone sans crédits internationaux, intégration pour la première fois de budgets carbone pour le transport international et l’empreinte carbone. Mais plusieurs insuffisances sont identifiées : sous-utilisation du levier de sobriété, protection insuffisante des puits carbone, manque de transparence sur certains leviers comme la réduction de la consommation de viande, et prise en compte limitée des enjeux sociaux. La consultation publique prévue au printemps constituera l’ultime occasion de l’ajuster avant son adoption définitive par décret.

La rédaction

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