Remis cette semaine au Premier ministre, le document signé par le député du Haut-Rhin formule vingt-neuf recommandations pour lever les freins à l'électrification des sites industriels existants. Avec une priorité : massifier les solutions simples.
Le diagnostic tient en une formule : la France dispose d'un avantage électrique qu'elle ne parvient pas encore à convertir en avantage industriel. En 2025, la production d'électricité bas carbone a atteint un maximum historique de 521,1 TWh, soit 95,2 % de l'électricité produite sur le territoire métropolitain, pour des exportations record de 90 TWh. Dans le même temps, le taux d'électrification de l'industrie stagne autour de 37 %, soit 97 TWh par an.
Intitulé Produire en France avec l'énergie de France, le rapport de Raphaël Schellenberger, appuyé par Sandrine Robert, ingénieure générale des mines, est le fruit de six mois de travaux et de déplacements. Il prolonge le plan d'électrification dévoilé par le gouvernement en avril, ainsi que la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie présentée en février.
Le déclencheur politique est explicitement géopolitique. Le blocage du détroit d'Ormuz, fin février, a rappelé la dépendance française aux hydrocarbures importés, alors que l'état des finances publiques ne permet plus d'absorber le choc par des aides d'urgence. L'électrification cesse ainsi d'être un simple levier de décarbonation pour devenir un objectif de souveraineté productive.
Cinq idées reçues à démonter
La première partie du rapport réfute cinq croyances rencontrées sur le terrain, dont certaines seraient entretenues par les acteurs du gaz. La plus tenace concerne la volatilité supposée du prix de l'électricité. Les prix français se sont pourtant largement découplés de ceux des voisins européens, avec des écarts de 20 à 50 €/MWh face à l'Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne, la Suisse et l'Italie du Nord. La crise de 2022 est réinterprétée : elle tenait moins à l'indexation sur le gaz qu'à l'effondrement de la production nucléaire française.
L'année 2026 constitue toutefois une singularité, première année sans accès régulé à l'électricité nucléaire historique (Arenh), dispositif qui représentait près de 20 % de l'énergie électrique française et entretenait, selon le rapport, une faible appréhension du marché par les industriels. D'où la première recommandation : accompagner la montée en compétence des petites et moyennes entreprises et des entreprises de taille intermédiaire (ETI) sur le fonctionnement de ce marché.
L'industrie diffuse, premier gisement mobilisable
C'est le principal parti pris du rapport : la politique publique s'est concentrée sur les cinquante sites les plus émetteurs, au détriment d'un gisement plus immédiatement accessible. En 2021, la consommation d'énergie finale des procédés thermiques industriels atteignait 209,7 TWh, dont seulement 15,3 TWh d'électricité. Or les technologies matures existent pour les procédés à basse et moyenne température : pompes à chaleur, compression mécanique de vapeur, chaudières et fours électriques. Agroalimentaire, papier, textile et chimie fine concentrent l'essentiel du potentiel.
Le rapport plaide moins pour une électrification totale que pour des premiers pas massifs et reproductibles, à commencer par l'alternation, qui consiste à installer une chaudière électrique en redondance d'une chaudière gaz afin de capter les heures de prix bas. Pour lever le frein financier, il propose un fonds de garantie porté par Bpifrance couvrant le défaut de paiement dans les dispositifs de tiers-financement et de tiers-investissement, et la sensibilisation d'au moins 10 000 entreprises dès la première année via les chambres de commerce et d'industrie.
Raccordement et fiscalité, les deux blocages concrets
Le rapport bat en brèche l'idée d'une saturation généralisée des réseaux, qualifiée de saturation « de papier », contractuelle plutôt que physique. Les demandes d'études exploratoires adressées à RTE, gestionnaire du réseau de transport, sont passées de 260 en 2019 à 5 340 en 2025, et les capacités réservées par plus de 170 projets industriels représentent trois fois la consommation actuelle de l'industrie française, avec une part importante de projets d'hydrogène ou de centres de calcul à la maturité incertaine. La bascule vers la règle du « premier prêt, premier servi » est jugée bienvenue, à condition d'y intégrer des critères d'intérêt général et de localisation, un site existant ne pouvant pas déplacer son point de raccordement.
Côté fiscalité, une distorsion peu commentée est pointée : à l'exception des sites électro-intensifs, l'accise reste nettement plus favorable au gaz qu'à l'électricité. La rééquilibrer constituerait, selon le rapport, la mesure la plus pertinente. Dans l'attente, un effet de seuil pénalise l'électrification partielle, un site pouvant perdre son tarif réduit sur le gaz sans atteindre les critères ouvrant droit au tarif réduit sur l'électricité. Cette correction figure, avec l'élargissement de l'abattement de tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité aux sites raccordés à la distribution, parmi les mesures à porter prioritairement dans le projet de loi de finances pour 2027.
Filières lourdes et souveraineté des équipements
Acier, ammoniac, chaux et ciment, verre, sucre : ces filières relèvent d'une autre méthode, faite de stratégies dédiées et d'investissements massifs. Le remplacement d'un haut-fourneau d'ArcelorMittal à Dunkerque par un four à arc électrique, annoncé pendant la mission pour 1,3 milliard d'euros, illustre le fait qu'électrifier revient parfois à changer la nature même de la production. Pour la chaux et le ciment, dont le CO2 est libéré par la roche elle-même, le rapport suggère d'autoriser l'usage de ce CO2 dans la production de carburants de synthèse au-delà de 2040, pour les installations de captage construites avant 2032.
Dernier volet : l'écosystème industriel. La filière européenne des équipements de réseau ne couvre aujourd'hui qu'environ 40 % des besoins, alors que RTE et Enedis chiffrent à près de 200 milliards d'euros les dépenses nécessaires d'ici 2040. Le risque, formulé sans détour, est de déplacer la dépendance : moins de gaz importé, mais davantage de dépendance aux chaînes de valeur électriques étrangères.
La confiance est au cœur des observations finales du document. Plus l'industrie s'électrifie, plus son activité dépend du bon fonctionnement du système électrique, y compris lors des pics de consommation hivernaux. Or la couverture de ces pics repose sur le mécanisme de capacité, un dispositif qui rémunère des moyens de production disponibles mais rarement appelés, et dont le fonctionnement reste peu lisible pour les entreprises. Le rapport demande donc que sa doctrine soit revue avant sa prochaine période pluriannuelle, en précisant ce qui peut raisonnablement être attendu des importations lorsque les pays voisins sont eux-mêmes sous tension, et quel socle de capacités françaises pilotables doit être préservé. Un industriel qui engage un investissement sur quinze ou vingt ans a besoin de garanties sur la disponibilité de l'électricité aux moments les plus tendus.
Alexandre Hervaud
