Dans sa première interview depuis sa prise de fonctions, la nouvelle présidente de RTE Emilie Piette fixe un cap: accélérer les raccordements industriels et désengorger une file d'attente de 33 GW, via une réforme « premier prêt, premier servi ».
Arrivée à la présidence du directoire de RTE le 7 avril, soit quelques jours avant l'annonce du plan d'électrification du gouvernement Lecornu, Emilie Piette a accordé aux Échos sa première interview. L'ancienne secrétaire générale adjointe de l'Élysée, passée directement du sommet de l'État à la tête du gestionnaire du réseau de transport d'électricité, y fixe un cap clair.
« Contribuer à l'électrification est ma priorité », résume-t-elle, y voyant un enjeu de souveraineté énergétique, de compétitivité et d'attractivité pour les investisseurs. L'objectif assigné : porter la part de l'électricité dans la consommation d'énergie française de 27 % à 38 % d'ici 2035. Cela suppose de raccorder massivement de gros consommateurs (data centers et usines, nouvelles ou en voie de verdissement).
Le défi est de taille. RTE recense 33 GW de demandes en file d'attente pour plus de 200 projets industriels, de data centers et d'hydrogène, soit trois fois la puissance installée de l'industrie française. Selon la dirigeante, raccorder 60 % de ces projets suffirait à atteindre les objectifs de décarbonation du gouvernement. Le gestionnaire a mis sur la table 8 milliards d'euros pour les raccordements d'ici 2030, dans le cadre d'un plan d'investissement de 94 milliards à l'horizon 2040.
Nouvelles méthodes
Pour répondre aux critiques sur la lenteur des procédures, RTE entend trier les demandes et créer des zones « prêtes à raccorder ». Trois grands ports et sept nouvelles zones sont concernés, dont Loire-Estuaire et Plan de Campagne déjà validées. La plus avancée, le port de Dunkerque, doit accueillir un data center du japonais SoftBank, qui vient d'annoncer 75 milliards d'euros d'investissements en France.
Côté méthode, RTE prépare une réforme dite du « premier prêt, premier servi », destinée à désengorger une liste d'attente aujourd'hui régie par l'ordre d'arrivée. Le dispositif doit être prêt en fin d'année, avec une expérimentation en Île-de-France au second semestre — région qui concentre à elle seule 7 GW de demandes, portées notamment par les géants de l'IA. Emilie Piette écarte tout conflit d'usage entre data centers et industrie, mais plaide pour une priorisation attentive, afin de ne pas avantager les seuls acteurs les mieux capitalisés.
Sur le terrain, les tensions ne manquent pas. À Fos-sur-Mer, plusieurs projets de décarbonation (GravitHy, ArcelorMittal) tardent, et l'usine géante de panneaux solaires de Carbon a été abandonnée. En Camargue, l'opposition à la future ligne à haute tension devant alimenter le port reste vive : RTE espère boucler les études cette année, obtenir les autorisations en 2027 et lancer les travaux en 2028, en retirant trois anciens pylônes pour chaque nouveau installé.
Autre dossier sur le bureau de la présidente : un projet d'usine de câbles sous-marins pour l'éolien en mer, porté par RTE, dont les sites de Calais, Saint-Nazaire et Brest sont à l'étude, sans décision actée à ce stade.
Alexandre Hervaud
