Sixième mondiale pour les brevets «propres», première de l’OCDE pour la R&D en énergie décarbonée, mais distancée sur les batteries et le capital-risque : le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan dresse un bilan contrasté de la France.
La course mondiale à la décarbonation est aussi une course à l’innovation. Dans cette compétition, la France occupe une position paradoxale : solide sur certains segments stratégiques, nettement distancée sur d’autres, elle affiche des fondamentaux de recherche publique parmi les plus robustes au monde.
C’est le constat que dresse la Commission nationale d’évaluation des politiques d’innovation (CNEPI), dans une nouvelle note d’étape publiée sous l’égide du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, présidé par Clément Beaune. Croisant trois familles d’indicateurs (effort de R&D, dépôts de brevets et financement des entreprises innovantes), le rapport offre une radiographie inédite de la position française dans l’innovation technologique au service de la décarbonation.
5 milliards d’euros de R&D, la part publique en retrait
En 2022, l’effort français de recherche et développement à finalité environnementale était estimé entre 5 et 5,7 milliards d’euros, soit environ 10 % de la dépense intérieure de R&D totale du pays. Les entreprises en financent près des deux tiers (64 %), les administrations publiques le reste. S’il peut sembler impressionnant en valeur absolue, ce volume place la France dans une position moyenne à l’échelle de l’OCDE : avec 1,9 % de son budget public de R&D consacré à l’environnement sur la période 2016-2022, elle se situe en deçà de la plupart de ses pairs européens, qui y attribuent entre 2,6 % et 4,1 % de leurs finances. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis, emploient 0,4 % de leur budget public à ce poste, mais leur effort absolu reste colossal du fait de l’échelle de leur dépense totale de recherche.
Le tableau est bien différent en ce qui concerne la R&D énergétique. Dans ce domaine, la France se hisse en tête du classement de l’OCDE : elle a consacré 8 % de ses crédits budgétaires publics à l’énergie sur la même période, devant le Japon (7,9 %), l’Allemagne (5,4 %) et le Royaume-Uni (4 %).
Cette performance s’explique en grande partie par la place persistante du nucléaire dans le mix de recherche français. Sur les 20 dernières années, la filière fission-fusion a capté en moyenne 48 % des crédits publics de R&D alloués à l’énergie. Depuis 2022, l’hydrogène décarboné et les piles à combustible montent également en puissance, portés par le plan France 2030. À l’inverse, les crédits fléchés vers les énergies renouvelables ont stagné en valeur absolue depuis quinze ans, entraînant un recul relatif préoccupant.
Brevets : sixième rang mondial, mais un poids en net recul
L’analyse des dépôts de brevets cleantech offre un éclairage complémentaire et plus nuancé. À l’échelle globale, la part des technologies de décarbonation dans l’ensemble de l’activité inventive a doublé en un peu plus de 20 ans pour dépasser désormais 15 %, portée depuis 2016 par la Chine, au premier rang mondial.
Sur la période 2019-2022, la France se classe au sixième rang mondial, derrière le Japon, les États-Unis, la Corée du Sud et l’Allemagne. Sa part dans le total des familles internationales de brevets bas carbone s’établit à un peu moins de 4 %, soit plus de deux fois moins qu’au début des années 1980. Ce recul, que connaissent la plupart des pays européens, résulte avant tout de l’essor de la Chine et de la Corée du Sud.
Ce repli relatif ne signifie pas pour autant que la France est sortie du jeu. Elle reste spécialisée dans les technologies bas carbone, sa part dans ces brevets dépassant celle dans l’ensemble des familles de brevets toutes catégories confondues. Les domaines où elle excelle sont connus : transport aérien et ferroviaire, énergie nucléaire, combustibles issus de l’agriculture ou des déchets, captage et stockage du carbone. Paris se distingue même à l’échelle infranationale, la capitale figurant parmi les trois pôles mondiaux spécialisés sur le captage-stockage de carbone, aux côtés de Séoul et Tokyo.
Les angles morts sont pourtant tout aussi clairement identifiés. La France n’est ni spécialisée dans les batteries et autres technologies de stockage de l’électricité, ni dans les technologies numériques d’atténuation. Alors que ces deux segments connaissent la plus forte dynamique de croissance à l’échelle mondiale, ce retard structurel interroge directement la compétitivité industrielle du pays à moyen terme.
La recherche publique, singularité française à double tranchant
L’une des caractéristiques du système d’innovation français tient au poids exceptionnel des institutions publiques dans l’activité inventive. Entre 2019 et 2022, les brevets cleantech impliquant des entités publiques (universités, organismes de recherche, administrations) ont représenté près de 21 % du total français, contre 9 % aux États-Unis et à peine 5 % en Allemagne. Le CEA, le CNRS et l’Ifpen figurent tous trois parmi les dix principaux déposants français dans les technologies de décarbonation. Cette singularité traduit la puissance indéniable de la recherche fondamentale, mais peut aussi signaler la difficulté du pays à transformer l’invention en innovation commercialisable, faute de relais suffisants du côté des entreprises.
Pour autant, ces dernières, grandes ou petites, ne sont pas absentes du tableau. Safran, Airbus, Air Liquide, Renault, Stellantis, Valeo ou EDF figurent parmi les déposants majeurs. Dans certaines niches, comme le photovoltaïque, l’éolien en mer ou le recyclage biologique de plastique, des acteurs plus jeunes et plus légers parviennent à rivaliser avec les grands groupes établis, signe d’un écosystème entrepreneurial en émergence.
Capital-risque : le chaînon manquant
C’est sur le terrain du financement que le bilan est le plus sévère. La France compte plus de 2 900 start-ups greentech identifiées par Bpifrance fin 2025, et se classe parmi les trois premiers pays européens en volume de levées de fonds, aux côtés du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Mais en financement par habitant, elle reste en retrait par rapport à plusieurs pays d’Europe du Nord. Surtout, l’ensemble de l’Union européenne pèse à peine 18 % des financements mondiaux de capital-risque dans la cleantech en 2025, quand les États-Unis en concentrent 54 %.
Le financement par la dette (obligations vertes, crédit bancaire, interventions de Bpifrance ou de la Banque européenne d’investissement) compense partiellement ce déficit, mais profite largement à des acteurs déjà établis plutôt qu’aux jeunes pousses en phase d’amorçage. Le rapport de la CNEPI identifie deux dilemmes structurants pour les décideurs publics. Le premier est temporel : faut-il déployer prioritairement les technologies existantes pour décarboner rapidement, ou investir massivement dans des innovations de rupture plus risquées, seules capables d’ouvrir de nouvelles voies à long terme ?
Le second est géographique : la politique industrielle plaide pour des solutions nationales et européennes, créatrices d’emplois locaux, tandis que la politique climatique impose parfois d’adopter les technologies étrangères les plus efficaces en matière de coût d’abattement. Une seconde publication de la CNEPI, attendue dans le courant de 2026, sera consacrée aux politiques publiques qui pourraient concrétiser ces orientations.
Alexandre Hervaud

