La nouvelle édition de l’Observatoire des Greentech françaises de Bpifrance dresse un tableau contrasté de l’écosystème : plus de 2 900 start-up actives sur le territoire, une dynamique industrielle qui s’accélère mais des financements privés en recul et une réglementation instable.
Dans sa cinquième édition, publiée ce 2 avril 2026, l’Observatoire des Greentechs françaises de Bpifrance recense 2 912 start-up de ce secteur à la fin 2025, soit une hausse modeste de 37 entités par rapport à l’année précédente.
Cette quasi-stabilité traduit un équilibre précaire entre créations et cessations d’activité. Environ 250 entreprises ont été fondées dans l’année, tandis que 336 sont sorties de l’indice, pour des raisons diverses : rachats, difficultés financières ou ancienneté dépassant le seuil retenu. Géographiquement, l’écosystème reste majoritairement ancré en régions : 71 % des start-up Greentech ont leur siège en dehors de l’Île-de-France.
La répartition sectorielle demeure stable par rapport à 2024. La protection des écosystèmes et la transition environnementale concentrent 22 % des entreprises, devant les nouvelles énergies (21 %), l’industrie verte (20 %), la mobilité propre (16 %), l’agriculture et l’agroalimentaire (13 %) et la construction durable (8 %). Sur le plan de la maturité technologique, 22 % des Greentech identifiées relèvent des Deeptech, soit des entreprises développant des technologies de rupture en lien étroit avec la recherche, et 57 % portent des enjeux industriels, illustrant la vocation productive croissante de cet écosystème.
Trois vents contraires
L’observatoire identifie trois facteurs qui pèsent de manière structurelle sur le développement des Greentech. Le premier est l’instabilité réglementaire : l’assouplissement de plusieurs directives européennes – le paquet Omnibus I allégeant la CSRD, le report des obligations liées aux carburants durables pour l’aviation (SAF), ou encore la révision de l’objectif tout-électrique pour les véhicules en Europe – réduit la visibilité des acteurs et fragilise certains modèles économiques. La programmation pluriannuelle de l’énergie française, adoptée en février 2026 après près de trois ans de débats, a elle aussi laissé les Greentech dans une incertitude prolongée tout au long de 2025.
Le deuxième facteur est l’érosion du “green premium” : dans un contexte économique tendu, clients et investisseurs sont de moins en moins disposés à financer ou à payer un surcoût lié à l’impact environnemental d’une solution. La différenciation verte ne suffit plus ; les Greentech doivent désormais rivaliser sur les mêmes critères que les acteurs conventionnels : prix, qualité, efficacité et capacité d’industrialisation.
Troisième frein : les difficultés de passage à l’échelle industrielle, illustrées par plusieurs secteurs en souffrance. L’hydrogène pour la mobilité en est l’exemple le plus frappant, avec la liquidation de Hyvia et la reprise de McPhy par John Cockerill. La filière batteries européenne peine à s’imposer face à la concurrence asiatique, marquée par l’échec retentissant du suédois Northvolt. Les protéines d’insectes, après la liquidation d’Ynsect, traversent également une crise industrielle, même si quelques acteurs comme Innovafeed résistent.
Le financement en net recul
Le capital-risque Greentech se contracte en France pour la deuxième année consécutive. Les montants levés atteignent 1,3 milliard d’euros en 2025, soit une baisse de 41 % par rapport à 2024, pour 113 opérations recensées. La part des Greentech dans l’ensemble des levées de fonds françaises recule à 18 %, contre environ 30 % en moyenne sur 2023-2024.
La principale explication réside dans la quasi-disparition des mégalevées : une seule opération supérieure à 100 millions d’euros a été enregistrée en 2025, contre des levées représentant 34 % des montants totaux l’année précédente. Les tours de table entre 15 et 100 millions d’euros résistent mieux (-10 % seulement), mais les opérations de préamorçage et d’amorçage, qui concentrent 73 % des deals, enregistrent la plus forte baisse en nombre.
Cette rétractation s’inscrit dans un mouvement mondial. L’Europe recule à 10,5 milliards de dollars de fonds levés (-23 % comparé à 2024) ; l’Asie chute de 40 %, entraînée par l’effondrement du marché chinois, passé de 12 milliards de dollars en 2021-2022 à moins de 3 milliards en 2025. Seuls les États-Unis font exception, avec un rebond à 18,5 milliards de dollars, portés par les besoins énergétiques liés à l’essor de l’intelligence artificielle : les plus grosses levées de l’année concernent des infrastructures cloud bas-carbone (Crusoe, 1,4 milliard de dollars), du stockage d’énergie (Base Power, 1 milliard) et du nucléaire avancé (X-energy, TerraPower).
L’industrialisation progresse
Malgré ce contexte difficile, la dynamique d’industrialisation des Greentech françaises continue de produire ses effets, portée par les levées de fonds exceptionnelles réalisées en 2022-2023. En 2025, 46 nouveaux sites industriels ont été inaugurés par des start-up Greentech, portant à 162 le total depuis 2022, dont 92 usines à l’échelle et 61 lignes pilotes.
Parmi les inaugurations emblématiques : la gigafactory de batteries de Verkor, l’usine de recyclage de batteries lithium-ion de Battri, la production de microalgues de Microphyt, ou encore la fonderie bas-carbone d’aluminium recyclé de Coralium. Ces mises en production couvrent l’ensemble du territoire et illustrent la capacité des Greentech à concrétiser leurs innovations au-delà du stade expérimental.
L’IA, défi et levier
Cette édition de l’Observatoire consacre un focus inédit à l’intelligence artificielle, soulignant que l’IA n’est pas une technologie “immatérielle” : elle mobilise des ressources considérables tout au long de sa chaîne de valeur (fabrication de semiconducteurs, data centers énergivores, câbles sous-marins, terminaux).
Face à ces enjeux, une nouvelle génération de Greentech se positionne : data centers verts alimentés au biogaz (Datafarm), modèles d’IA frugale réduits et optimisés (Adagos, Pruna AI, Dragon LLM), edge computing pour délocaliser le calcul, reconditionnement de matériel informatique (Back Market), ou encore mesure de l’empreinte carbone des systèmes numériques (Sopht, Greenspector). L’observatoire souligne toutefois que la maîtrise de ces impacts reste entre les mains des grands acteurs de la chaîne de valeur (fournisseurs cloud, équipementiers, développeurs de modèles).
Paradoxalement, l’IA s’avère être un accélérateur de la transition : optimisation des bâtiments permettant des économies d’énergie de l’ordre de 22 %, agriculture de précision, gestion intelligente des réseaux électriques, surveillance de la biodiversité, pilotage des procédés industriels. Selon l’Agence internationale de l’énergie, utiliser l’IA dans l’industrie, le transport et le bâtiment pourrait faire économiser jusqu’à 1,4 gigatonne de CO₂ par an.
Le soutien de Bpifrance
En 2025, Bpifrance a injecté 1,5 milliard d’euros en faveur des Greentech et des projets de décarbonation dans le cadre de France 2030. Un montant qui baisse de 48 % par rapport à 2024, principalement en raison de la réduction des financements de France 2030. Ces fonds se répartissent entre 1,15 milliard d’euros de financement de l’innovation, 185 millions d’euros d’investissements directs et 183 millions d’euros grâce au fonds de fonds. Par ailleurs, 269 entreprises ont bénéficié d’un accompagnement personnalisé.
Paul-François Fournier, directeur exécutif de Bpifrance en charge de l’Innovation, résume ainsi l’enjeu : “Malgré les tensions que traverse aujourd’hui le marché, les Greentech demeurent un secteur essentiel pour la France et Bpifrance continuera de les soutenir avec constance. Face à l’urgence climatique et environnementale, accompagner ces entreprises n’est pas seulement un enjeu d’innovation : c’est une priorité stratégique pour accélérer la transition du pays.”
Alexandre Hervaud
